Sauve, 18

Publié le par Louis Racine

Sauve, 18

En passant devant un studio photo, dans une rue proche de l’Hôtel de ville, j’ai cru m’évanouir de saisissement. J’en suis encore toute remuée, à tel point qu’il n’est pas question que j’inscrive ici ce nom qui restera à jamais prisonnier de ma mémoire. Laquelle peut-être me trompe. Non, je suis sûre du Havre. Il faut que je calme les battements de mon cœur. Ce photographe des Cévennes, ça m’est revenu comme un coup en pleine poitrine, il était d’ici.

Cette coïncidence ne me détournera pas de mon objectif : trouver les rescapés. 

Qui sont-ils ? Des locaux, je pense. Ces effractions ciblées sentent la familiarité. Plutôt raffinés, inventifs voire excentriques (la piscine de bains). Un ou des hommes, jusqu’à présent aucune trace féminine, si j’ose dire. Avec un chien malade en voiture.

Où se cachent-ils ? Car ne pas se montrer, en pareil cas, c’est se cacher. Pas plus hier qu’avant-hier mon feu n’a attiré quiconque. Impossible pourtant de ne pas le voir, comme de ne pas m’entendre klaxonner le long des rues tout l’après-midi d’hier. Et puis, pendant que mon feu brûlait, je suis montée au sommet du phare qui domine la falaise, donc la ville, y compris les hauts quartiers, au cap de la Hève. J’y suis restée bien une heure à observer la campagne et la mer, à des dizaines de kilomètres de distance. Rien.

J’ai pensé : ils sont partis.

Et là, je l’avoue, j’ai un pincement au cœur. Le Nozévet, c’est peut-être qu’ils s’apprêtaient à quitter Le Havre. Et si j’avais effectivement vu une voiture et qu’ils aient été dedans ?

Cette idée m’a fait hurler, puis je me suis raisonnée. Peut-être en effet aurais-je dû me lancer à sa poursuite. Mais je peux encore le faire ! Et avec plus de chances d’atteindre mon but, maintenant que je sais ce que, ou plutôt qui je cherche. Ça pourrait ressembler à un jeu de piste. En tout cas ça me fait un projet précis, à moi qui commençais à douter.

D’abord m’assurer que je suis effectivement seule ici. Mettons que je vais chercher encore aujourd’hui. J’adorerais trouver leur repaire, mais il faudrait un fameux coup de chance, vu les dimensions de la ville. Cela dit, ce ne serait pas le premier. Et puis, en un mois de séjour, ils ont dû laisser pas mal d’indices permettant de remonter jusqu’à eux.

Il faut que je rattrape le temps passé hier à me remettre de mon émotion suite à ma découverte concernant le photographe. J’ai traîné sur le port de plaisance, rêvassé devant les voiliers, certains sublimes. N’est-ce pas ce que je devrais faire, m’embarquer sur l’un d’eux ? Mais, outre que mes compétences en voile restent limitées, naviguer en solitaire je le fais suffisamment sur terre. Et si j’ai un pépin, beaucoup moins de chances sur l’eau de m’en sortir ou d’être secourue. Dommage. Enfin, l’essentiel est de pouvoir encore rêver, non ?

Allez, au boulot ! Me voilà transformée en Sherlock Holmes, sans avoir besoin de loupe ni de fermer un œil !

Alice détective.

Pour plus d’efficacité, j’ai intérêt à me demander ce que j’aurais fait à leur place. J’ai bien repéré un supermarché où ils se servent, je devrais peut-être dire se sont servis, en emportant de quoi tenir un long moment, le rayon eau est particulièrement dégarni. Dois-je faire le guet jusqu’à leur prochaine visite ? Mais ils peuvent se fournir ailleurs.

Il faudrait que je devine où ils ont leurs habitudes.

Mes cogitations ne donnent rien. Je crois que je vais me fier à ma bonne étoile.

En espérant que la pluie s’arrête.

Au large, le bateau qui faisait mine de vouloir rejoindre son copain semble avoir changé d’idée. Il a tourné sur lui-même et se rapproche d’Honfleur, à reculons.

Moi, je sais mieux que lui où je vais. Pas beaucoup, certes, mais quand même.

À demain pour le rapport !

 

Dimanche 11 juin 2006

Mes hypothèses se sont vérifiées.

Des incertitudes demeurent.

Je vais recopier ici au propre et synthétiser les notes prises sur le terrain.

Commerces et lieux publics visités par effraction (outre ceux déjà mentionnés) :

deux supérettes

une boutique de station-service

une épicerie fine

une cave à vins

un cinéma (!) apparemment pour prendre une bouteille de coca-cola (!)

une clinique vétérinaire

un sex-shop (!)

un centre commercial, et dans ce centre :

deux magasins de vêtements pour homme

le monoprix

la fnac

Voilà ce que j’ai repéré rien qu’en ville basse, et en une journée ; à cela s’ajoute tout ce qui a pu m’échapper, et tout ce qui a pu être visité dans la ville haute, que je n’ai toujours pas explorée !

Combien sont-ils ? Plus ça va, plus je me dis que ces traces sont l’œuvre d’un seul homme. En un mois, il a largement eu le temps. Plusieurs personnes sur une plus courte période ? Des gens de passage ? Ça me paraît moins probable.

Mais alors ça signifie que l’unique rescapé a fichu le camp juste avant mon arrivée !

Ça expliquerait cette absence de toute lumière. Pourquoi ne s’éclairerait-il pas ?

Je me suis réveillée ce matin avec une idée idiote, que je veux quand même soupeser avant de l’éliminer : et si, par une espèce de symétrie incompréhensible, ce ou ces miraculés étaient partis pour Nice ???

Silly, is’n it ? comme dirait Fabien, fan de Tex Avery.

N’empêche, n’empêche…

Ce break blanc, je n’arrive pas à le chasser de mon esprit. J’imagine un beau mec au volant, un chien sur la banquette arrière. Non, il a dû faire comme moi, transformer sa voiture en mini-camping-car.

C’EST UN FANTASME, JE SAIS.

Mais quest-ce qui me reste d’autre ?

Bon, encore une journée ici, c’est dimanche, je vais aller à la messe, à Notre-Dame-des-Flots. Il fait beau ce matin, la vue sera dégagée. Un dernier regard sur cette ville magnifique, si mal jugée pourtant. Je me rappelle Jacques parlant d’architecture stalinienne, y compris dans les mentalités. Je le laissais dire, ça m’affectait bien un peu, surtout pour Fabien, qui s’était engagé à fond dans le communisme, à Nice ! mais ça lui glissait dessus comme sur les plumes d’un canard, en fait il n’aimait pas trop Jacques, et ça je ne voulais pas trop non plus le voir.

Ce qui est particulièrement beau, ici, c’est le ciel, qui change tout le temps, d’une profondeur incroyable, un ciel en trois dimensions, plus une je dirais, je n’ai jamais connu ça, je passerais des heures à le contempler, comme devant un feu de bois.

Allez, après la messe, la ville haute, ses creux et ses replis, et on avisera.

 

(À suivre.)

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