Sauve, 43

Publié le par Louis Racine

Sauve, 43

 

Vendredi 7 juillet 2006

Quelle déception !

J’attendais trop sans doute de La Primaube – qui s’appelle en fait Luc-La Primaube, ça n’a pas pu m’échapper !

J’ai dû faire dix fois le tour du rond-point sans pouvoir me décider. Je commençais à avoir mal au cœur, je me suis arrêtée, j’ai allumé une cigarette, et j’ai réfléchi.

Tirer à pile ou face ? C’était manquer d’imagination. J’ai quand même essayé. Ça a donné Millau. Mais je ne sais pas pourquoi, ça ne me convenait pas.

Retourner à Rodez ? Habiter mon clocher le temps que l’inspiration daigne me visiter, comme dit l’auteur du polar que je suis en train de lire ? C’est vrai que j’étais bien là-haut, mais non, ça ne me tentait pas. Je crois que ce nom de Villefranche continuait à scintiller dans mon esprit, comme un miroir aux alouettes peut-être ? Mais alors pourquoi ne pas céder franchement ? Je le sais maintenant, maintenant que je suis déçue, c’est que j’avais peur de l’être ! De griller si j’ose dire ma dernière cartouche. Je voulais la garder en réserve, explorer d’autres pistes avant, et en même temps ça me paraissait tellement vain ! Il me fallait une urgence, un signe, un stimulus, un événement, un accident même ! Dis, Titus, tu ne veux pas me refaire le coup de la fugue ? Je plaisante, bien sûr, je ne tenais pas spécialement à m’angoisser.

Ma cigarette finie, j’ai trouvé comment procéder. J’ai attendu qu’un nuage passe devant le soleil, puis j’ai fermé les yeux et j’ai tourné sur moi-même (dans le sens inverse de tout à l’heure), en me promettant de prendre la direction qui se présenterait en face de moi quand je les rouvrirais.

Et naturellement je ne me suis trouvée face à aucun chemin, mais avec en ligne de mire, par delà la campagne aveyronnaise, de vagues hauteurs vers l’ouest-nord-ouest. Bref, échec.

À moins de respecter cette direction et de prendre de toutes petites routes ?

Histoire aussi de continuer cette spirale que j’ai commencé à dessiner ?

C’est ce que j’ai fait, et me voilà embarquée dans une galère !

Je passe les détails, mais je crois que j’ai choisi la pire option. Oh ! les petites routes en question sont charmantes, et je ne suis pas trop manche quand il s’agit de lire une carte, mais à moins d’en avoir de très détaillées je ne vois pas comment ne pas se planter quand on doit comme moi changer d’itinéraire à tout moment à cause d’un obstacle infranchissable. Je me suis perdue et reperdue tant et plus à force de demi-tours et de bifurcations forcées. Non seulement, en deux mois, la végétation a eu le temps d’envahir les routes, c’est là qu’on voit l’importance de les entretenir, mais la moindre voiture en travers de ces chaussées sinueuses et bordées de fossés et de talus suffit à tout bloquer. Bon, je ne me suis pas énervée, j’ai décidé d’aller jusqu’au bout de mon idée, et hier soir j’avais atteint un site de ouf, Peyrusse-le-Roc.

Pour être perché, c’est perché ! Et ça vaut le coup d’œil, voire le détour. Sauf que mon approche à moi, comment dire ? n’est pas exactement touristique.

À ce propos,

 

Samedi 8 juillet 2006

Je venais d’écrire ces derniers mots quand j’ai eu une crise de désespoir comme jamais depuis le matin de la grande disparition. Au point de me soupçonner de m’être hissée jusqu’ici pour mieux me jeter.

Je ne suis pas sujette au vertige (à la différence, me semble-t-il, de Louis), mais si ça ne me sert qu’à mieux réussir mon suicide…

Ah ! Peyrusse, votre Éminence, je vous devrai une belle dépression !

Je me revois, assise sur la muraille rocheuse qui joint les deux tours, les jambes dans le vide, dominant le monde, mais pas comme à Rodez, où cette domination était incontestable, superlative, parmi les anges et sous la protection de Notre Dame : ici, dominant sans dominer, sans pouvoir m’empêcher de me savoir, de me sentir écrasée par ma propre infériorité, et pleurant toutes les larmes de mon corps sans pouvoir rien remplir, pleurant en pure perte la perte de toute estime de moi, ne doutant plus, hélas ! Surtout de ma nullité ! Oh ! Alice, quelle pauvre nouille tu fais !

Et à ce sentiment, ou plutôt cette combinaison de sentiments distincts mais conspirant contre mon espoir, le peu chagrin qui restait de mon espoir, incendiant cette guenille, ratatinant l’araignée prisonnière de sa toile froncée, pincée en aumônière, le tout bientôt réduit à un grain de poussière avalé par la nuit, se mêlait le souvenir d’un homme dont j’ai à peine parlé dans ces pages, pour dire seulement que j’avais vécu cinq ans avec lui ; et le voilà qui ressurgit, son ombre cherche à m’envelopper, je comprends pourquoi Peyrusse, et ça me donne enfin ce sursaut, ce tout petit élan qui me suffit pour repartir.

Oui, oui, raconter dans l’ordre ; une petite synthèse, comme je sais si bien les faire. Aye aye, sir !

Ça me paraît comique maintenant, et pourtant sur le coup j’ai vraiment pensé à me jeter : en pensant tourisme, je me suis brusquement trouvée comme devant une béance, au bord d’un gouffre. Pourquoi ? Parce que j’avais complètement raté ma nouvelle vie !

Après avoir plutôt mal réussi l’ancienne.

Non mais c’est dingue : la fille, elle va où elle veut, quand elle veut, elle a toutes les clés qui ouvrent toutes les serrures, un bon pied de biche quand c’est nécessaire et tout son temps, sans aucun compte à rendre à personne ; elle va tranquillement à Paris, et que fait-elle ? Elle visite l’Élysée, des bijouteries, des musées, des parfumeries, la Tour Eiffel, des bibliothèques, des boutiques de mode ? Elle file au jardin des plantes, au zoo de Vincennes, voir où en sont ces pauvres bêtes, si elle peut en sauver quelques-unes ? Non : elle va grignoter un paquet de biscuits grassucrés au Sacré-Cœur.

Mais quelle conne !

À supposer que la catastrophe puisse s’inverser en chance, ce n’est pas une nunuche pareille qui saurait en profiter ! Et, si j’admets comme excuse la détresse des premières heures, c’est bien mon manque d’imagination qu’il faut incriminer ensuite, sûrement pas mon honnêteté.

Jamais je ne m’étais senti de telles œillères, le cerveau aussi étriqué dans mon crâne de piaf !

Moralité : si j’ai été choisie, moi qui sais si mal choisir, ce n’est sûrement pas pour ma présence d’esprit ou mon inventivité.

Il est grand temps que je rejoigne Louis. Qui peut-être se fait les mêmes reproches ! À deux, on se consolera plus efficacement ! Et il saura mieux me couper les cheveux que moi, j’en suis sûre ! Je veux bien en échange être sa coiffeuse ! Mais ici, à Peyrusse, la rencontre est hautement improbable.

Je suis place des Treize Vents, un nom et un lieu très poétiques. J’ai dormi là en rêvant de Bruno.

Qui était-il ? Je vais vous le dire.

 

(À suivre.)

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