Sauve, 41

Publié le par Louis Racine

Sauve, 41

 

Mercredi 5 juillet 2006

Rêvé de Fabien. J’étais dans une espèce d’avion, en fait une voiture, « mon » 4 × 4, mais très haut perché sur de longues, longues pattes, ce qui rendait la conduite délicate, bon, j’allais tout doucement, quand j’apercevais un cycliste qui venait à ma rencontre, tout en bas et tout petit, évidemment : c’était mon fils ! L’instant d’après il était à côté de moi dans la carlingue et pédalait avec vigueur, ça me touchait, je n’osais pas lui dire que c’était le moteur qui faisait tout, et je lui lançais, honteuse de mon calembour nul de chez nul : Tu pédales haut ! Pour toute réponse, il me lançait un regard d’une telle tristesse que je me suis réveillée.

Mais je me trompe, ou plutôt j’avais oublié : il se mêlait à ce regard une nuance de reproche, et mon fils articulait nettement, j’en suis sûre à présent (j’allais dire : je n’ai pas rêvé !) : « Titus ».

Oui, je suis bien réveillée. Je n’ai pas encore bu mon café, voilà, je le fais, et je ne résiste pas, je vais voir si Titus va bien.

Il va bien, mais il manque d’entrain. Il semble fatigué. La vieillesse ? Pour un chien de cette taille, neuf ans ce n’est pas énorme. Peut-être qu’il déprime, à force. C’est vrai que je ne joue pas avec lui, je ne suis pas douée pour ça, ou je me lasse vite.

Je vais lui faire un câlin.

 

J’ai dormi sur les hauteurs, en dehors de la ville. Le Lot, la rivière qui la traverse, a son charme. Mais les berges, sous les ponts notamment, sont envahies de chats agressifs, qui m’ont fait fuir.

Si j’avais un bateau, ce serait chouette de descendre le courant jusqu’à la Garonne. Sauf que le confluent est loin en aval de Toulouse !

Il faut que j’arrête avec Toulouse, ça n’a aucun sens. Je ne peux pas être incohérente, inconséquente à ce point. Quelque chose dans mon comportement me reste incompréhensible. Et ça ne sert à rien d’accuser Louis, ça ne fait qu’ajouter à la confusion. Je crains de devoir avouer que je gère très mal ma liberté !!!

Et si je faisais carrément demi-tour ? Si je remontais jusqu’à l’embranchement vers Lyon, où je me suis décidée un peu vite ? J’ai une bonne voiture, qui ne demande qu’à dévorer la route, j’ai reconnu le chemin à l’aller, pourquoi même ne pas rouler à contresens ? Pourquoi pas Lyon ? Je connais, j’y ai passé mes années de lycée, mais ma mère ne s’y plaisait pas.

Et moi ?

Je crois que je n’ai aimé aucune des villes que j’ai habitées, à part Nice, peut-être. Parce que je l’ai choisie ? Mettre de la distance entre Stof et moi, ça, c’était appréciable. Mais Nice en soi ? C’est une belle ville, je ne m’y sentais pas mal, mais est-ce que je l’aimais ? Est-ce que je l’aimais plus que mon divorce ? Est-ce que j’aimais mon divorce ? Est-ce que ça s’appelle aimer ?

Depuis que j’en suis partie, il y a deux mois, je constate que je n’ai eu envie de revoir aucun des endroits où j’ai vécu ! À La Rochelle ou en redescendant, j’aurais très bien pu bifurquer vers Châtellerault, ça ne m’est pas venu à l’idée. Bon, c’est là que je me suis mariée, mais je n’y ai pas eu que de mauvais moments. J’aurais pu être tentée de revoir l’immeuble où les enfants ont grandi.

Et là où j’ai grandi moi ?

C’est le dernier endroit où j’irais !

Strasbourg ! Qu’est-ce que ma mère fichait là-bas ?

Elle me l’a dit, tu parles ! Sa vie, je la connais par cœur. Enfin, son autobiographie, avec toutes ses variantes. Elle avait le vin bavard. Un verre, elle chantait, cinq verres, elle chantait divinement, dix verres, les faits-divers. Ce n’est de moi, c’est de Jacques. Facile quand on n’a pas la police à la maison, les voisins qui vous font la gueule, le journaliste qui était là par hasard. Putain mais HEUREUSEMENT que j’étais distraite !

Tiens, Jacques. Cela faisait longtemps que je n’avais pas pensé à toi. C’est dur, hein ?

Alors que Louis, MON Louis, je pense à lui tous les jours depuis vingt-cinq ans.

Un quart de siècle à n’être que la moitié de la moitié de moi-même.

Ça, c’est des maths, Louis Deux !

Que d’esprit ! Si je me mettais à boire, j’en échafauderais des théories !

Mais pour en revenir au sujet, oui, je crois que c’est la vérité : je ne me suis jamais sentie bien nulle part. D’où sans doute ma bougeotte ET le fait que je sois restée plus de dix ans à Nice. Comme si j’avais su au fond de moi que, où que j’aille, ce serait toujours pareil.

En revanche j’ai l’impression que dans cette Jeep haute sur roues, confortable, puissante, solide, avec sa vision panoramique et sa clim’, j’ai enfin trouvé mon chez-moi ! Dans un moyen de transport !

Je ne suis pas si incohérente, finalement.

Alice, la logique pure. Vous me ferez bien une petite synthèse ? Vous me pondrez bien cette autobiographie dans la nuit ? Avec la correction automatique on gagne un temps fou. Mais qu’est-ce que je dis ? Vous ne faites jamais de fautes ! Dites, Alice, vous savez que je viens d’engager une procédure de divorce avec ma femme ? – Je me doute que ce n’est pas avec votre Porsche. – Ah Alice ! Toujours le mot pour rire ! Mais je vous défends, vous entendez ? de manquer de respect à ma femme. Dites, c’est joli comme vous attachez vos cheveux.

Je devrais plus souvent penser à tous ces connards, l’humanité me manquerait moins.

Et toi, Titus, à qui penses-tu ? À Fabien ?

Moi, je ne sais plus à quel Louis me vouer.

Tout bien considéré, vaut mieux que je me mette pas à boire.

Bon, Espalion, c’est vu, plié. Vaut le passage. N’est-ce pas, Louis ? Lieu encaissé, pourtant. Mais il faut bien faire halte quelque part. Connaissais-tu ce patelin ? Je sais seulement que tu y as pique-niqué. Quant à chercher si tu avais dormi dans une de ces maisons, je n’en ai pas eu l’énergie. Trop de candidates. Pas vu de volets ouverts en tout cas. J’ai un peu tourné aux abords du vieux pont, malgré les chats, puis j’ai abandonné.

Maintenant on va filer tranquillement sur Rodez. Là, je déciderai. Je sens déjà que j’écarterai l’hypothèse du retour en arrière. Sinon, je commencerais tout de suite !

Je ris de plus en plus souvent, Titus s’assombrit de jour en jour. Nous ne sommes quand même pas en train de nous éloigner l’un de l’autre, mon bon chien ? Alors que j’écris si serré que je ne vais plus pouvoir me relire ! Demain, nouveau cahier, impérativement !!!

 

(À suivre.)

Publié dans Sauve

Commenter cet article