Sauve, 6

Publié le par Louis Racine

Sauve, 6

J’ai donc passé ma matinée de dimanche dernier à mettre de l’ordre dans mes pensées. C’est ainsi : sur le coup, je me suis activée, c’est seulement le lendemain que je suis revenue sur ce moment de l’affiche. Et là – mais pas avant –, j’ai eu envie de revoir les photos de Barcelonnette.

J’hésite : j’ai beaucoup à faire. Allons, si je n’ai pas retrouvé ces photos à midi, je laisse tomber pour me consacrer à mes préparatifs. 

Me voilà donc montant au grenier, comme le matin de la disparition, quand je cherchais Fabien. La fois d’avant, c’était il y a neuf mois, pour y prendre la tente que nous avons prêtée à Matéo, qui l’a gardée !

À nouveau, j’hésite : tout cela est si vain ! Mais je sais où fouiller. Je ne tarde pas à mettre la main sur la petite valise métallique où j’ai empilé autrefois, sans en vérifier le contenu, les classeurs qui contiennent en quelque sorte la mémoire de mon adolescence, avant ma rencontre avec Stof : lettres, cartes postales, dessins, poèmes, photos... Ce que je cherche ne peut être que là, dans cette valise que je n’ai pas ouverte depuis des années.

Aussitôt, je me rends compte que quelqu’un d’autre est passé avant moi. Les fermoirs ont été en partie époussetés par des doigts moins discrets peut-être qu’ils n’auraient voulu. Puis une nouvelle poussière a cherché à masquer l’événement, trop récente toutefois pour égaler son aînée.

La suite me donne l’impression que je suis une comédienne jouant un rôle : passé le choc initial, qui a fait bondir mon cœur, je ne vais pas de surprise en surprise, mais d’étape en étape. J’ai beau découvrir le scénario au fur et à mesure, j’ai déjà tout compris.

L’odeur du passé emplit mes narines. Je retrouve sans peine la chemise où j’ai glissé les photos. Je l’ouvre. Il y en a trois. Il manque la plus importante.

Je redescends, je cherche un moment, je trouve. Il est midi.

Je me demande un instant si je n’ai pas eu tort de raconter cette troisième anecdote, mais je décide que non. Tant ma découverte mais aussi le récit que je viens d’en faire me remplissent d’énergie ! Si ce n’est pas la vie, ça !

Ô mon fils ! Comme tu rougirais en lisant ces lignes !

Je déjeunerai plus tard. D’abord démonter la banquette arrière de la voiture.

 

Vendredi 12 mai 2006

Retour à aujourd’hui. Je vais résumer les jours intermédiaires.

Dimanche, donc, réglé les questions matérielles relatives à mon voyage. Le plus difficile a été de m’initier au siphonage d’un réservoir. Les Anteaume ont encore contribué. Pas évident non plus de fixer leur remorque à ma voiture (cette boule où je me cognais sans cesse les jambes sert enfin à quelque chose), ni surtout de manœuvrer avec une espèce de queue qui n’en fait qu’à sa tête, mais j’ai fini par piger le truc. J’ai laissé chez eux un mot où j’explique tout et où je leur promets de les rembourser dès que possible, y compris pour l’effraction de leur garage. Par chance, la porte de communication avec la maison, où j’ai dû pénétrer pour prendre les clés de leur voiture, n’était pas verrouillée. En repartant, j’ai réussi à refermer le garage de telle manière qu’il est presque impossible de deviner l’effraction. Heureusement, car il est devenu très facile à ouvrir !

J’étais dans leur séjour, à chercher ces fameuses clés (elles étaient dans la cuisine), parmi l’odeur spécifique des Anteaume, un savant composé dont je pourrais isoler tous les éléments, quand j’entends un bruit bizarre à l’étage. Manifestement, il y a de la vie là-haut. Je n’en mène pas large. Je ne crois pas une seconde à une présence humaine, mais je ne me figure pas ce qui peut produire ce frottement continu. Je monte l’escalier sur la pointe des pieds. Le bruit provient d’une chambre d’enfants. J’ouvre doucement la porte, j’entre, et je finis par repérer le hamster dans sa roue. En pleine forme ! Que faire de lui ? Je diffère la réponse, me contente de nettoyer sommairement sa cage et de remplir sa mangeoire et sa pipette.

Pour Corsaire, leur chat, je n’ai pas eu à me tracasser. Il s’est enfui le jour du pied-de-biche et je ne l’ai pas revu. Il était passé par la chatière dans le garage, où il avait d’ailleurs fait ses besoins. Je me suis reproché de ne pas avoir pensé à lui plus tôt, mais le fait qu’il ne soit pas réapparu me donne à penser qu’il peut se débrouiller tout seul. Un Corsaire, quand même... !

Bref, j’ai du gas-oil en quantité : le plein + un jerrican de vingt litres. J’ai enlevé la banquette arrière de la voiture, et je l’ai remplacée par un genre de couchette. Ainsi, j’ai un toit assuré. J’ai poussé la rigueur jusqu’à y dormir la nuit de dimanche à lundi, dans mon propre garage. Pas l’idéal, mais jouable. Titus, lui, s’en est très bien accommodé. Nuit sans histoires.

 

Lundi et mardi, recherches documentaires.

Je commence par retourner au supermarché, qui a un rayon livres. Je n’en attends pas de miracles, mais je trouve quand même quelques ouvrages bien faits sur la vie rustique, surtout des livres de jardinage, c’est vrai. Mais cela me frappe soudain comme une évidence que j’aurais grand tort de négliger ce domaine. Et si sans m’en douter j’avais les doigts verts ? Cette idée m’amuse beaucoup.

Il me manque quand même un livre de fond sur l’élevage, la matière la plus délicate. Je ne peux me résoudre à laisser crever faute de soins tous les animaux domestiques que je rencontrerai. Si je n’en sauve que quelques-uns, ce sera toujours ça de gagné sur le désastre. Et je n’ai pas l’intention de devenir végétarienne, encore moins végétalienne, avant d’y être contrainte par les circonstances. Reste à pousser la bonne porte, sachant que je voudrais en fracturer le moins possible.

J’opte pour la bibliothèque municipale. Bonne pioche. Et bon pied-de-biche, même s’il montre ses limites devant la grille. J’examine mieux les lieux et décide de passer par une fenêtre, grâce à l’échelle des Anteaume (je commence à bien connaître leur garage). Je ressors de là avec un plein sac de bouquins, dont j’ai soigneusement noté les titres, avec mes coordonnées, sur une liste fixée bien en évidence par un post-it sur le bureau.

Mardi soir, bagages. J’essaie de ne rien oublier d’important. La musique, par exemple. Pas question de m’en passer. Cela suppose une sérieuse provision de piles. Mais au moins je peux emporter mes disques préférés (à la bibliothèque, je n’ai pas osé fracturer la porte de la médiathèque, je m’en veux un peu, car c’était l’occasion où jamais de m’initier à la musique classique ou au jazz, tant pis). Pour l’éclairage, j’ai des bougies, ça ne coûte pas cher, mais surtout, beaucoup plus efficaces, plusieurs lampes à gaz avec de grosses bonbonnes. J’ai aussi une lampe frontale, piquée dans un magasin de sport.

Question épineuse, celle de ma sécurité. Est-ce que je n’aurais pas dû me procurer des armes ?

Non. Je prends juste la bombe lacrymogène (la fameuse, dont Clémence n’avait pas voulu, quelle histoire ce jour-là !), et, après pas mal d’hésitations, un grand couteau de cuisine.

Autre question : la cigarette. De la cartouche que m’a offerte Fabien, il ne me reste que deux paquets. Je ne suis absolument pas prête à m’arrêter (j’avais vaguement programmé ça pour septembre...). Je ne veux pas non plus fumer n’importe quoi (même si cette cartouche est un peu douteuse). Vais-je devoir forcer aussi un bureau de tabacs ? Je me dis que ce sera peut-être plus facile dans une petite ville.

 

(À suivre.)

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