Sauve, 10

Publié le par Louis Racine

Sauve, 10

Ce matin, grand soleil, concert d’oiseaux surexcités. Je m’installe à la fenêtre pour écrire. De temps en temps, je m’arrête, je pense à l’avenir.

Et j’éprouve pour la première fois de ma vie cette impression extraordinaire d’être à la fois un personnage de roman et la romancière qui détermine son destin. « Qu’est-ce que je pourrais bien faire maintenant ? » équivaut à « Qu’est-ce que je pourrais bien me faire faire maintenant ? » Moi qui ai toujours aimé organiser les choses, je n’avais jamais osé imaginer une telle marge de manœuvre !

Quant à écrire !

Je le note vite, mais j’y reviendrai peut-être : j’ai tenu un journal autrefois. Je l’ai abandonné quand j’avais quinze ans. Et même je l’ai brûlé. Pourquoi ? Parce que ma mère l’avait lu et l’avait montré à mon beau-père.

Oui, il faudra que j’examine ça de près.

Mais d’abord les urgences. Sérions les questions :

Me voilà par force végétarienne, ou plutôt végétalienne. Chasser ? Non, merci. Pêcher ? À la rigueur, mais est-ce que je ne peux vraiment pas me passer de poisson ? Domestiquer des bêtes sauvages ? Aucune envie, aucune compétence, aucune envie d’en acquérir. Si encore j’avais aperçu dans les champs des animaux en stabulation libre susceptibles d’être sauvés ! Mais ceux qui ont survécu, s’il y en a, ou se sont bien cachés ou ont été victimes de prédateurs…

Je pourrais, c’est vrai, entreprendre une recherche méthodique des survivants. Mais l’élevage ne me dit plus rien. L’agriculture non plus, d’ailleurs. À quoi bon faire ma petite Robinsonne, me créer un domaine, juste pour pouvoir, au soir de ma vie, en être fière, alors que ma disparition le vouera à la mort, parce qu’il n’y aura personne pour le reprendre ?

Eh mais ! Je me laisse gagner par le pessimisme ! Non, il faut continuer d’espérer jusqu’au bout ! Et d’écrire ! Si Robinson n’avait pas écrit, aurait-il survécu jusqu’à son sauvetage ? Ou même jusqu’à sa rencontre avec Vendredi ? Et qui se serait intéressé à son histoire ?

Que faire sinon ? Poursuivre ma route vers l’ouest ? Jusqu’à l’océan ? Ça me plairait bien de le revoir, c’est vrai, mais après ?

J’essaie de raisonner.

Tout porte à croire que la catastrophe aura des conséquences gravissimes pour l’environnement. Si l’homme n’est plus là pour contrôler les mécanismes qu’il a mis en marche, déjà que ce contrôle était très relatif, que peut-il se passer ?

C’est amusant, me voilà en train de devenir écolo, moi qui me suis toujours méfiée des verts en général, sans parler de la mode bio (j’adorais quand Jacques disait qu’il bouffait thanato, et prétendait faire des cures de thanatothérapie !). Mais la cause de la catastrophe n’a évidemment rien à voir avec l’écologie.

(Il faut que j’évite de penser à Jacques, il faut que j’évite de penser à mes enfants, mais c’est impossible, ils n’ont jamais été aussi présents que depuis qu’ils me manquent, et en ce moment c’est comme s’ils pouvaient lire par-dessus mon épaule.

Clémence, sais-tu que je n’ai pas cessé une seconde de penser à toi depuis ton départ ? Sans pouvoir te le dire ?)

Une incohérence dont je m’avise à l’instant : les soixante-huitards des Cévennes étaient bel et bien des écolos avant la lettre. Et ils ne m’inspiraient guère de méfiance ! Décidément, il y avait du laisser-aller dans mes classements !

Reprenons.

Toujours est-il que l’environnement va pâtir de cette nouvelle donne. Il s’est forcément écrasé çà et là des avions pleins de kérosène, échoué des pétroliers, des sous-marins nucléaires, les centrales ont peut-être continué à fonctionner de manière anarchique, mais aussi de simples usines ordinairement inoffensives mais potentiellement très dangereuses, bref, la mer, les cours d’eau, les nappes phréatiques et l’air que je respire ne tarderont pas à être pollués, je sens venir le cataclysme universel et irrémédiable. La nature ne s’en remettra pas de sitôt. Ce qui va d’abord s’imposer, c’est une forme particulièrement nocive de barbarie.

Dans ces conditions, le mieux est de fuir les zones industrielles, de prendre mes distances et un peu d’altitude. Mais les Pyrénées, non, j’ai peur des ours. Les Alpes, trop loin. Et puis les loups. Le Massif central ? Pourquoi pas ? Des loups il y en a aussi, mais en Lozère et en Ardèche. Au fait, je n’étais pas loin !

Je me décide pour le Massif central. Mais avant je vais me rapprocher de l’Atlantique. Pour le cas où je trouverais là des rescapés et des moyens de m’embarquer. Je ne peux chasser ce fantasme de mon esprit : de grands bateaux en partance pour des terres plus hospitalières. Je vais essayer Bordeaux.

 

Lundi 15 mai 2006

Pas pu écrire hier matin, je devais partir aux aurores. Arrivée à Bordeaux vers onze heures, après un voyage semblable au précédent, mais beaucoup plus court, heureusement, malgré la difficulté de trouver des voies carrossables. Quant aux voies navigables, mieux vaut y renoncer. La Garonne : trop dangereuse. Le Canal du Midi : sans personne pour manœuvrer les écluses, c’est hors de question.

Mes rêves d’émigration se sont vite évanouis. À Bordeaux, pas un bateau pour me prendre à son bord. Et puis la Gironde me paraît très polluée. Je n’en connaissais pas l’aspect habituel, mais quoi qu’il en soit je ne voudrais pas tomber dans cette eau ! Je pousse jusqu’à Lacanau, en vain. Je ne me baigne même pas, il fait trop froid. Un faible désir me prend de m’établir à Arcachon, où j’ai de bons souvenirs. Pourquoi n’habiterais-je pas quelque temps une de ces magnifiques villas qui m’ont tant fascinée autrefois ? Rien à voir avec le luxe tapageur de Monaco. Validé ! En route !

 

Jeudi 18 mai 2006

Trois jours sans écrire une seule ligne. Et aujourd’hui je me force. Il ne se passe rien. Cela fait trois jours que je m’ennuie à Arcachon. À certains moments, j’ai presque l’impression de vivre une vie normale : je prends mes repas à heures régulières, je me promène avec Titus, je rentre, je fais des mots croisés, je me couche. J’ai lu deux polars que j’ai déjà presque oubliés.

Hier, je suis allée me baigner. Sur une plage qui s’appelle le petit Nice ! N’importe quoi ! Je suis montée sur la dune du Pyla, ça m’a rappelé mon enfance. Profité de la vue. Sans rien voir d’intéressant. 

J’ai pour résidence une belle villa confortable, dont les propriétaires, de toute évidence, étaient absents au moment de la disparition ; ils n’y venaient sans doute qu’aux vacances, en week-end peut-être. J’ai fait taire mes scrupules et j’ai fouiné partout, en remettant quand même tout en place, mais plus pour moi que pour eux, et je sais beaucoup de choses d’eux, je connais leur visage, ceux de leurs parents, de leurs enfants, leurs mœurs, leur attachement à la religion catholique, j’ai trouvé leurs sex-toys, la flasque de whisky derrière le secrétaire, un paquet de lettres en italien (!) toutes commençant par mia bella principessa et se terminant par ti baccio tutta, je me sens indiscrète, inutile, mieux vaudrait ne pas vivre que d’éprouver à ce point le sentiment de mon insignifiance, et ce n’est pas ce journal qui va y changer quoi que ce soit.

Je ne peux pas continuer comme ça, il me faut un projet. Changer de villa ? Il n’y a pas mieux dans le quartier. Celle d’à côté m’avait d’abord attirée, mais je ne m’y serais pas plu. À certains détails dans la décoration, certains bibelots, au contenu des placards de la cuisine, j’ai compris qu’elle appartenait à des juifs, ça m’a ôté l’envie de m’y installer ou même de l’explorer davantage. Je m’y serais sentie encore plus une intruse qu’ailleurs. Elle ne voulait pas de moi.

Et moi, est-ce que je veux encore de moi ?

 

(À suivre.)

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