Le Sourire du Scribe, 70

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 70

Je m’étais promis de faire au retour ce que je n’avais pas osé à l’aller. Jacques ne conduisait pas assez vite pour que les virages suffissent à rapprocher mon genou gauche du genou droit d’Estelle ; mais nos mains, plus libres, se rencontreraient naturellement. Je commençais à faire ramper la mienne sur le similicuir de la banquette arrière, quand sous ma paume se glissèrent quatre doigts frais de pluie, un bouquet de doigts que je pressai doucement entre les miens, les yeux fixés sur la nuque rouge de Bouyou.

Que le lecteur ne m’en veuille pas de ce que ce charmant contact ne m’ait pas distrait de l’affaire Dumuids. Qu’il comprenne que depuis quelques heures je ne m’interrogeais plus que sur la manière de coincer Georges. Car c’était lui, à l’évidence, qui avait tué Blanche et Dumuids, et qui autrefois avait tué Rachel, et qui probablement, n’en déplût à Bouyou, eût tué Laetitia si l’adolescente ne se fût tenue sur ses gardes. La petite Moineau ? Une autre de ses victimes. Georges était un dangereux prédateur sexuel. Dumuids le savait peut-être, mais protégeait son vieil ami. Blanche l’avait découvert (avait-il essayé avec elle ?), elle ne se tairait pas. Il fallait la supprimer. Pour cela, il avait dû d’abord éliminer Dumuids. Je repensais à l’incident du garage, au comportement étrange de Georges cette nuit-là. Pardi ! l’agresseur de Jacques, c’était lui. Avait-il voulu, en l’effrayant, le dissuader de faire certaines révélations ? D’autres détails me revenaient en mémoire, comme cette prédilection pour les « chambres closes » de Dickson Carr ; elle ne prouvait rien, mais s’intégrait bien au puzzle. Quant au cycliste introuvable, c’était encore Georges. Une fausse barbe, un imperméable au col relevé, une casquette avaient suffi à faire illusion.

Restait que Georges, à en croire Jablonski, cachait Motteux. Je m’expliquais mal cette sollicitude. À moins qu’il n’eût simplement cherché à donner le change, tout en s’acquittant à ses propres yeux d’une sorte de dette envers celui qui avait failli payer à sa place. Oui, cela pouvait se concevoir, encore que Motteux m’eût habitué à plus de méfiance.

Revenant à la réalité, je fus heurté par le spectacle qui s’offrait à moi. Bouyou me montrait une nuque velue, aux poils rebroussés par le col de sa chemise. Plus que la conduite souple de Jacques et l’odeur du gazole, cette vision me donna la nausée. J’eus honte d’appartenir à ce sexe destructeur. Inconsciemment, je desserrai mon étreinte, et la main d’Estelle accentua sa pression.

 

*    *    *

 

Il pleuvait toujours quand les voitures franchirent le portail des Sycomores. Nous gravîmes en hâte le perron et nous agglutinâmes sous la marquise. Ursule ayant enfin trouvé ses clés, nous entrâmes. Au même moment, une porte claqua à l’étage.

– Il vaudrait mieux fermer la fenêtre de votre chambre, ma chérie. Avec ce temps...

– Et même les volets, dit Jacques. C’est plus prudent.

– Je ne les ai pas ouverts, pour garder un peu de fraîcheur. Mais Daniel se fera un plaisir de fermer la fenêtre. Où est-il, à propos ?

Son fauteuil était vide.

– Il a dû monter se coucher, dit Georges. Rappelle-toi comme il s’endormait sur son bouquin.

– C’est pourtant un livre passionnant, dit Claire, qui en avait entendu parler.

Estelle s’empressa de faire chauffer de l’eau pour le thé. Bouyou préférait de la bière. Par bonheur, il en avait racheté le matin.

– Je monte fermer mes volets, dis-je.

– Je vous imite, dit Jacques.

Il me précéda. Sa chambre était située entre celle d’Estelle et celle des Mouzon. Sur le pas de sa porte, il poussa une exclamation, se retourna vers moi, hésita, puis me fit signe de le rejoindre. J’entrai derrière lui.

 

(À suivre.)

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