Le Sourire du Scribe, 33

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 33

– Et il a élu domicile chez vos parents ?

– Ils le lui ont proposé. Ça vous étonne, n’est-ce pas ? Maman avait pitié de lui, c’est son tempérament. Mon père aussi, mais il le montrait moins. Et il était surtout préoccupé du sort de Jacques. Georges a refusé, pourtant il vivait seul. Enfin, il a une chambre aux Sycomores, mais il n’y vient que l’été. Jacques, lui, s’est installé ici. Il avait demandé et obtenu sa mutation pour Clermont. Mes parents étaient ravis.

– De quoi vit-il, déjà ?

– Jacques ? Mais il est prof, comme vous. Enfin, prof de français-latin-grec. Un fossile.

Elle se tourna vers moi :

– Si vous aimez les histoires de famille, vous voilà comblé.

– Je ne les aime pas spécialement.

– Il y en a de plus tragiques. Regardez Blanche : elle était encore tout bébé quand sa mère s’est enfuie avec un forain. Et son père était un triste sire. La petite Ricoud, vous savez ? Les gens pensent que c’est lui qui l’a tuée. Il a tenté de la violer, elle lui a échappé, et il l’a étranglée, de peur qu’elle le dénonce.

– Rachel, nous n’oublierons pas, murmurai-je.

– Comment ?

– Rien ; continuez.

– Motteux est passé en jugement. Seulement on n’a rien pu prouver contre lui, et il a été acquitté. Après le procès, il a disparu. Avouez que c’est bizarre, pour un innocent. Il faut dire qu’il n’avait pas intérêt à remettre les pieds aux Arsins ; les Ricoud voulaient sa peau, ils avaient même monté un genre de comité. Bref, Blanche s’est retrouvée seule, et mes parents l’ont prise sous leur protection. Ils espéraient pouvoir l’adopter, et ils avaient commencé à se renseigner, quand... la pauvre, c’est horrible !

– Pourquoi s’intéressaient-ils tant à elle ?

– Vous comprendriez mieux si vous l’aviez connue. Et si vous connaissiez mieux les Dumuids. Blanche était une fille bien. Intelligente, ouverte. Et qui plus est assez jolie. Je tremble à l’idée de ce qu’elle a pu subir avec un père comme le sien. C’est un miracle qu’elle s’en soit sortie. Elle fréquentait le même lycée qu’Estelle ; l’assistante sociale a parlé d’elle à maman, qui était déléguée des parents d’élèves. Et c’est comme ça qu’elle est venue vivre ici. Après le bac, qu’elle a eu du premier coup, elle a continué ses études, par correspondance. Elle préparait un diplôme d’infirmière psychiatrique. Nous étions si heureux pour elle ! Elle allait pouvoir mener une vie normale. Bien sûr, elle restait moralement très vulnérable. Elle s’effrayait d’un rien, fuyait les garçons de son âge. Je crois qu’elle nous aimait bien, mais elle se confiait rarement, sauf peut-être à mon père. Ils avaient une relation privilégiée. Pourtant, ce n’était pas un homme très communicatif, à la maison du moins. Un vrai ours. Les gens de l’extérieur avaient toujours beaucoup de mal à nous croire quand nous leur parlions de ses manies. De toute façon ils lui auraient pardonné, au nom de son fameux altruisme. Vous voyez, quelque chose les rapprochait, Blanche et lui. Et la mort les a réunis à jamais.

Pas mécontente de sa clausule, elle attendit une réaction qui ne vint pas.

– Je vous ai ennuyé avec ce long discours.

– Nullement, je vous assure.

– Vous êtes un interlocuteur réconfortant.

C’était la troisième fois depuis le crime qu’on me servait ce compliment. Je commençais à m’en lasser.

– Je n’interloque pas des masses.

Cette désinvolture la troubla.

– Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter une bonne nuit.

Je fis de même. Elle se leva, et, se retournant sur le seuil de la porte-fenêtre :

– Louis ?

Je lui lançai un regard neutre. Elle sembla hésiter.

– Rien, dit-elle enfin.

Et elle rentra.

 

*    *    *

 

(À suivre.)

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