Le Sourire du Scribe, 73

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 73

La tache grossissait. J’accélérai. Mais la Mercedes se rapprochait.

– Je peux pas aller plus vite, ou c’est l’accident.

Quand apparut la maison, entourée de mélèzes déplumés, la Mercedes n’était plus qu’à une centaine de mètres. C’était bien celle de Georges. À travers les vitres fumées, nous distinguions le conducteur, un barbu à casquette. L’écart se réduisait toujours.

– Il est au moins à cent cinquante, dis-je.

Ce que je redoutais arriva. Il me fut impossible de m’arrêter.

– Si je ralentis, il nous rentre dedans. Si je le laisse passer, il nous flanque dans le fossé.

Tu t’emballes, Racine, avait dit Bouyou. Rien de plus juste en ce moment. Les mains en sueur, j’accélérai encore. La Mercedes nous suivait de si près que la collision paraissait inévitable.

– J’ai une idée, dit Estelle. Au prochain virage, à fond. Pas trop dangereux. Juste après, petit chemin à droite.

Elle avait à peine fini que le virage se présentait. Il semblait méchant, mais pas le temps de le négocier autrement. Faire confiance à Estelle. J’écrasai l’accélérateur.

Je ne sais comment je réussis à contrôler mon dérapage. À la sortie de la courbe, je me trouvai dans l’axe du chemin. Je ralentis légèrement, et de nouveau mis toute la gomme.

À plus de cent vingt, les pierres du chemin mitraillant le châssis et la carrosserie, la R11 s’engouffra entre les deux murets.

Estelle cria de joie.

– Il n’a pas suivi.

– Patience.

Je pris sa main dans la mienne. Elle était glacée.

– Le voilà, commentai-je.

En effet la Mercedes avait repris la poursuite, faisant jaillir des torrents de boue mêlée de cailloux.

– Cette fois, on est foutus.

Passant devant une ferme, nous broyâmes de la volaille. Des gens hurlèrent avec force gesticulations.

– Pardon, dis-je.

Estelle rit nerveusement.

Nous arrivions à un carrefour.

– Tout droit.

– Tant mieux.

Le chemin se creusait de profondes ornières. Une boue grasse voilait le pare-brise. La R11 dérapait, faisait des bonds prodigieux. Je ne pouvais pas croire que nous en sortirions vivants.

La Mercedes suivait toujours. Une flaque couleur de mercure luisait dans le lointain, sur la gauche. Un étang que bordait le chemin.

– C’est profond ? demandai-je.

Estelle saisit tout de suite :

– Assez.

– Vous savez nager ?

– Pas vous ?

– Ça ira. Baissons nos vitres.

Le vent jouait les coiffeurs fous. Mais nous passâmes l’étang sans encombre, à cent trente. Soudain, un claquement sonore retentit à l’avant de la voiture. Je levai le pied, instinctivement, ce qui permit à la Mercedes de venir se coller derrière la R11. Nous nous sentîmes propulsés par une force irrésistible. Entre mes mains le volant vibrait comme une cloche. Une odeur de brûlé se répandit dans l’habitacle.

– Un pneu qui a frotté contre l’aile, dis-je.

Mes amortisseurs tout neufs devaient être tout vieux maintenant. Et la suspension avait dû lâcher.

 

(À suivre.)

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