Le Sourire du Scribe, 34

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 34

Allongé sur mon lit, j’écoutais. Je n’avais pas sommeil, juste un peu soif. Il faisait lourd. Seules concessions à la nuit, j’avais retiré mes chaussures et éteint la lumière. À présent, les yeux grands ouverts dans la pénombre, je me laissais porter par le silence comme un naufragé par l’océan.

De temps à autre, un écueil trouait cette calme surface, ronronnement d’un moteur, craquement d’un meuble, ululement d’une chouette, froufrou des rideaux sous la caresse d’une brise insuffisante.

Soudain, je dressai la tête. Il m’avait semblé entendre grincer l’escalier ; mais si faiblement et si brièvement que je finis par croire m’être trompé.

Une heure moins le quart. L’oreiller me picotait la nuque, la couverture irritait mes mains moites. Je me levai et allumai le plafonnier. À défaut d’action, réfléchir. Un bout de papier, un stylo m’y aideraient peut-être.

Plein d’espoir, je pris de quoi écrire et m’installai devant le petit secrétaire qui occupait un angle de la chambre, pour bientôt me rendre compte que j’avais envie de bière bien fraîche.

Il y en avait à la cuisine. Descendre ? Jamais je n’oserais.

Tout de même, une bonne bière...

Cela devint une obsession. Je pensai à Bouyou, intoxiqué au dernier degré.

Allons, pas tant de scrupules. Tu ne feras de tort à personne. Non, je me contenterai d’un peu d’eau. La salle de bains est à côté.

Mais aussitôt, cette perspective me rebuta. Foin d’un liquide insipide et tiédasse ; de la bière, crénom de nom !

Je quittais résolument ma chaise quand, avec l’allègre concert de bielles d’un chalutier rentrant au port, le break de Piéchaud doubla le portail et, sous les applaudissements des gravillons, alla directement s’ancrer au garage. Penché à la fenêtre, je guettais la réapparition du pilote. Le moteur s’était tu, la portière avait claqué ; quelques secondes passèrent. Que faisait Jacques ? Subitement, on entendit un bruit difficile à identifier, pareil à un bref solo de batterie, puis une ombre jaillit du bâtiment et s’enfonça dans les ténèbres, qui résonnèrent d’une course précipitée.

Renonçant à toute discrétion, je bondis hors de ma chambre, dévalai l’escalier, franchis la porte et courus jusqu’au garage plongé dans le silence et l’obscurité.

J’entrai à tâtons, guidé par la veilleuse de l’interrupteur. Mon pied heurta un corps allongé sur le ciment.

Je m’accroupis. Jacques respirait encore. Je reconnus au toucher sa chevelure courte et bouclée, son front large, et retirai brusquement ma main au contact d’un liquide chaud et poisseux. Jacques alors se souleva sur un coude et, avec une rapidité fulgurante, m’empoigna par le col en criant :

– Je te tiens, salopard !

Je parvins à me dégager, et il retomba sur le sol.

– C’est moi, Louis. Ne bougez pas, vous êtes blessé.

Je me hâtai d’allumer. Le spectacle était impressionnant.

Jacques, le visage inondé de sang, s’était de nouveau évanoui. Je sortis mon mouchoir. Des pas claquèrent sur le gravier, et Georges fit irruption.

– Laissez-moi faire ! aboya-t-il.

Il m’arracha mon mouchoir et, de quelques gestes précis, nettoya le visage de Jacques.

– Des entailles superficielles à l’arcade sourcilière et à la lèvre, commenta-t-il. Je ne vois rien d’autre pour l’instant. Le pouls est régulier et la respiration normale. Il a dû trébucher sur ces bidons et donner de la tête contre l’avant de la BX. Tenez, qu’est-ce que je vous disais ? Regardez ces taches de sang sur le pare-chocs. Bon, il paraît transportable. Aidez-moi.

D’une vigueur peu commune, il finit par charger Jacques sur son épaule, trouvant que je m’y prenais comme un manche, et, sans effort apparent, remonta l’allée à grandes enjambées.

 

(À suivre.)

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