Le Sourire du Scribe, 46

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 46

La terre molle étouffait le bruit de nos pas. Peu de chants d’oiseaux. Au loin, le vacarme d’un camion. Nathalie attendait-elle toujours ?

– Il y a une chose qui m’étonne, reprit mon étrange compagnon, c’est que vous ne mettiez pas de condition à votre accord. Vous pourriez au moins exiger de connaître mon identité.

– Je finirai bien par retrouver la mémoire. J’ai l’impression de vous avoir déjà vu. Reste à savoir où et quand.

– Vous vous trompez. Sans vous tromper tout à fait.

– Vous n’étiez pas à l’enterrement ?

Ses yeux étincelèrent de haine.

– À l’enterrement ? Qu’est-ce que j’aurais été faire à l’enterrement de Dumuids ?

Il changea brusquement de ton, et, accélérant le pas :

– Alors, ce travail ?

– J’ai commencé, en effet ; malheureusement, j’ai dû laisser mes notes aux Sycomores.

Il fronça les sourcils.

– En lieu sûr ?

– Aucun danger.

Je lui racontai les événements de la nuit, à commencer par l’attentat contre Jacques.

– Ah ! murmura-t-il, songeur, je suis parti trop tôt.

– Pardon ?

Il ignora ma question.

J’évoquai alors le conflit avec Georges, et même la rupture avec Nathalie. Mais je ne lui parlai pas d’Estelle.

– Pourquoi ne me parlez-vous pas d’Estelle ? demanda-t-il d’une voix neutre.

– Estelle ? Il me semble pourtant vous avoir dit...

– Qu’elle vous avait tapé dans l’œil ? Hélas !

Il parut hésiter, puis :

– Vous allez voir comme je suis loyal : tout ce qui peut vous retenir aux Sycomores est une chance pour moi ; mais il est juste que vous sachiez qu’Estelle a un amant. Dommage, hein ? Non, ne m’en veuillez pas, je ne l’ai découvert qu’hier soir.

– Comment ?

– En la suivant.

– Je ne comprends pas.

– Réfléchissez. A-t-elle dîné avec vous ?

– Elle dormait.

– C’est ce qu’elle vous a fait croire. En réalité, de neuf heures à minuit, elle était en compagnie d’un homme.

– Impossible !

– Vous voulez dire d’une banalité affligeante. J’étais sur le sentier qui borde les Sycomores. La nuit tombait. Estelle est sortie par le portillon, sur un vélo trop grand pour elle, et s’est enfoncée dans le bois.

– Elle ne vous a pas vu ?

– J’ai appris à me rendre invisible quand il le faut. Je l’ai laissée passer, et je l’ai suivie.

– À pied ?

– Non, sur l’autre vélo, trop petit pour moi. Il aurait été à sa taille, mais elle avait préféré le grand.

– L’éclairage du petit ne fonctionne pas.

– Ah ! voilà. Moi, je n’avais pas l’intention de m’en servir ; je me guidais sur ses feux à elle, du plus loin possible, bien sûr.

– Pourquoi cette filature ?

– Je croyais vous avoir expliqué que tout ce qui vit encore dans cette baraque m’intéresse. Bon. Vous savez peut-être que ce sentier rejoint la route, à quelques kilomètres des Arsins. Là, elle a retrouvé un homme. Il l’a fait monter dans sa voiture, une Golf rouge, et ils sont partis en direction de Clermont. Je ne pouvais plus suivre. Alors j’ai attendu, en marchant et en fumant. Au bout de trois heures, ils sont revenus. Estelle a repris son vélo, moi le mien, et voilà.

 

(À suivre.)

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Publié dans Le Sourire du Scribe

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