Le Sourire du Scribe, 51

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 51

 

Le trajet du retour me parut trop court. J’avais beau ralentir le pas, les Sycomores se propulsaient vers moi à une vitesse désastreuse. À quoi attribuer cette sensation, sinon à ma morosité ?

De loin, je constatai sans surprise que Nathalie n’était plus où je l’avais laissée. Peut-être même avait-elle déjà retrouvé la petite maison de Fontvielle, avec sa façade moisie, ses meubles à sculptures rapportées, et son jardinet ceint de hauts murs et touffu, où elle avait décidé que nous aimions prendre le thé, en causant de choses et d’autres mais jamais de l’essentiel.

L’orgueilleuse demeure des Dumuids me contemplait de ses yeux mi-clos. Je m’engageai hardiment dans l’allée. Devant le perron étaient garés plusieurs véhicules : la fourgonnette du traiteur, la voiture de Bouyou, celle de Rohon, et une estafette de la gendarmerie. Dans le garage, la 204, mais ni BX ni Mercedes.

Je sonnai. Ursule me le reprochait à chaque fois :

– Mais, Louis, vous êtes ici chez vous !

Estelle vint m’ouvrir, et me retint dans le vestibule. Elle m’avait pris la main, et, d’une voix inaudible – mais il était aussi facile qu’agréable de lire sur ses lèvres –, chuchota :

– Il faut que je vous parle.

Puis elle claqua la porte et m’invita à la suivre au salon. Rohon et Bouyou étaient là, assis chacun dans un fauteuil.

Ursule plissa le front :

– Comment ? Vous êtes seul ?

– Nathalie a préféré rentrer. Elle se fait du souci pour sa tante.

– Mensonge ! Elle s’est tout bonnement dégonflée. Je n’aurais pas cru ça d’elle.

 – Elle a été très touchée de votre invitation.

– Facile à dire. Du reste, je la comprends ; nous avons tous l’air tellement sinistres !

Elle resplendissait au contraire dans ses vêtements noirs. L’image même de la joie de vivre. Bouyou à côté eût semblé complètement éteint, n’eût été l’étincelle qui couvait en permanence dans ses yeux vitreux.

– Et vous, reprit la veuve, toujours décidé à vous rendre à Fontvielle ?

Bouyou cessa de contempler le plafond pour déclarer :

– J’aurais pu vous prévenir que monsieur Racine avait renoncé à son projet, puisqu’il n’en a pas parlé au juge quand nous l’avons rencontré tout à l’heure.

Et il promenait sur son auditoire un regard contrit.

– Eh bien non, je n’y vais pas, dis-je. Te voilà rassuré.

– Pourquoi rassuré ? Vous faites ce que vous voulez, à condition d’en tenir le juge informé.

– Ma vie privée ne regarde que moi.

– Et votre vie tout court ?

Ce vouvoiement me troublait plus encore que la teneur de l’énoncé.

– Pourrais-je au moins savoir quelle erreur j’ai commise ?

– Du pur Racine. Louis se croit très fort. Laissons-lui ses illusions.

J’allais lui demander de s’expliquer plus clairement, quand deux gendarmes, dont Lapalus, descendirent l’escalier.

– Alors ? dit Rohon. Vous avez trouvé quelque chose ?

– Négatif, monsieur.

– Vous avez regardé partout ? Même dans le chéneau ?

– Affirmatif, monsieur.

– Merci. Vous pouvez disposer.

Il se tourna vers moi :

– Qu’est devenu votre manuscrit, monsieur Racine ?

– Je l’ai détruit.

– Vous êtes sûr ? Vous ne l’avez pas plutôt remis à mademoiselle Chevillard ?

– Demandez-le-lui.

– C’est bien mon intention.

Il ajouta, l’air menaçant :

– Je vous l’avoue, j’aurais peine à croire que vous exploitiez la situation à votre profit. Si toutefois vous envisagiez quelque publication que ce soit concernant cette affaire, je vous saurais gré de solliciter mon accord.

Puis, souriant à Ursule :

– Désormais, plus rien ne s’oppose à ce que j’accepte votre invitation.

 

(À suivre.)

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