Le Sourire du Scribe, 68

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 68

Tout en bouchonnant sa serviette, il raconta :

– La petite devait rentrer à minuit. Elle a jamais dépassé l’heure, et elle a sa clé. Alors on s’est couchés. À cinq heures un quart, ma femme me réveille. Elle s’était levée pour aller aux toilettes, elle jette un œil dans sa chambre, et qu’est-ce qu’elle voit ? Le lit pas défait et la clé sur la table. « Lève-toi, qu’elle me dit, Laetitia n’est pas rentrée. » On était inquiets. D’accord, elle avait oublié sa clé ; mais pourquoi elle avait pas sonné ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Je suis allé chez Corbin. Y avait la voiture devant la porte. Bon, je me suis dit, la gamine doit dormir chez eux ou chez les Baroncle. Mais quand même, j’ai voulu vérifier. L’angoisse, vous comprenez. J’ai vu de la lumière en haut, j’ai frappé. Le fils Corbin était en train de regarder une cassette. À cinq heures et demie ! Il m’ouvre. « Laetitia est là ? » je lui fais. « Non, il me dit ; elle est pas chez vous ? » Je lui explique. « Elle est peut-être chez les Baroncle, il me dit. Mais ça m’étonnerait. On a déposé Mélanie en passant, et j’ai laissé Laetitia devant votre porte. Il était près de minuit. On va toujours y aller voir. » On arrive chez les Baroncle, on les réveille. Mélanie était là, mais pas de Laetitia. « Te tracasse pas, me dit Jef, on va la retrouver. » Tu parles ! On a fait tout le bourg en voiture : rien. Alors on a fini à la gendarmerie. Avis de recherche, battue, le grand jeu, quoi. Et depuis, toujours pas de nouvelles. Ma femme tourne comme une folle autour du téléphone, et moi, je sais pas pourquoi j’ai ouvert.

Son menton s’affaissa, et il étouffa un sanglot.

– Allons, dit Bouyou, les pandores sont parfois efficaces.

À peine avait-il prononcé ces paroles d’un optimisme relatif, qu’une fourgonnette bleue s’arrêta devant le café. Trois gendarmes, dont Lapalus, en descendirent, escortant une adolescente ébouriffée mais radieuse.

– Laetitia ! beugla le patron en se ruant vers la porte. Sa fille se jeta dans ses bras.

Voici ce qui lui était arrivé : s’apercevant qu’elle n’avait pas sa clé, elle allait sonner, quand une voiture avait stoppé à sa hauteur. Le conducteur, un vieux (l’âge de son père, par là), lui avait  demandé son chemin. Comme il ne comprenait rien à ses explications, elle avait offert de le guider jusqu’à l’embranchement de Croizat. Il avait prétendu qu’il la raccompagnerait. D’ailleurs, il était très gentil, même qu’elle avait l’impression de le connaître. En route, ils avaient bavardé, puis brusquement l’homme avait arrêté sa voiture et s’était jeté sur sa passagère, qui, intriguée depuis peu par son air bizarre, se tenait prête à s’enfuir. Elle y avait réussi, et, après une courte poursuite, s’était réfugiée dans le bois, où elle avait passé le reste de la nuit, n’osant sortir de sa cachette. C’est là que les gendarmes, assistés par les chiens de la Cynophilie clermontoise, l’avaient trouvée. Épuisée, elle avait fini par s’endormir.

– Elle ronflait, la gamine ! avait souri Lapalus. On a eu du mal à la réveiller.

Quant à la voiture, Laetitia était formelle : c’était une Mercedes de couleur sombre.

Tandis qu’ivre de joie le patron débouchait une bouteille de mousseux, sous l’œil sobre des gendarmes en service, je glissai à Bouyou :

– Tu penses à qui je pense ?

Il me lança un regard triste :

– Tu as trop d’imagination.

– Tu n’en manquais pas non plus, autrefois.

Il fallut trinquer. Puis, sans même s’essuyer les lèvres, Bouyou remonta au créneau :

– Je vais te donner un conseil d’ami. D’ami, tu entends ? Ne parle pas sans savoir. Georges n’a rien à voir là-dedans.

Il baissa encore la voix pour ajouter :

– Tu t’emballes, Racine. Ce serait mignon, si ce n’était pas si dangereux.

 

(À suivre.)

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