Le Sourire du Scribe, 65

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 65

 

– Vous êtes le père Jablonski ? m’assurai-je.

– Lui-même, mon fils. Que puis-je pour le repos de votre conscience ?

Il avait un fort accent du Nord.

– Me parler de Xavier Motteux.

Un silence. Le curé colla son visage contre la grille.

– Je vous demande pardon ?

La formule prêtait à rire. Je m’en gardai bien.

– C’est lui qui m’envoie. Je ne suis pas un habitué des confessionnaux.

Je sentais un regard scrutateur vrillé sur moi.

– Vous êtes le dernier, je crois ? Allons chez moi.

Le presbytère était une vieille maison isolée, séparée de l’église par une haie de troènes. Un canapé, une table, quelques chaises dépareillées et un téléviseur sur un buffet meublaient la salle à manger, qui sentait l’eau de javel. Le prêtre, la cinquantaine bien tassée, nous servit un kir analogue, et s’assit en face de moi :

– Que voulez-vous savoir sur Motteux ?

– Tout ce qu’il ne m’a pas dit, sauf ce que j’ai découvert seul : son identité. Blanche lui ressemblait beaucoup.

– Physiquement, sans aucun doute.

Je crus percevoir un bruit de pas à l’étage. Les yeux perçants de Jablonski me dévisageaient.

– Je n’ai pas la prétention de connaître parfaitement Xavier Motteux, dit-il, et je ne suis pas sûr de beaucoup l’aimer. Il s’est fort mal comporté autrefois. Pourtant, il ne semble guère se préoccuper du salut de son âme. Il lui suffit d’être innocent du crime dont on l’a accusé, comme si cela pouvait effacer ses fautes réelles.

– Quelles fautes ?

– Motteux est ce qu’on appelle une brebis galeuse. Il a un bon fond, mais il est faible. Quand sa femme l’a quitté – Blanche n’avait pas un an –, ses mauvais penchants se sont exacerbés. Il a perdu son emploi, s’est compromis dans des affaires louches, a négligé en tous points l’éducation de sa fille. Mais Dieu l’a retenu du pire.

La pendule sonna onze heures.

– Vous croyez donc à son innocence ?

– De toutes mes forces. J’ai d’ailleurs témoigné en sa faveur au procès. Et, au risque de pécher par orgueil, je dirai que ce témoignage a été décisif.

– Même pour les Ricoud ?

– Il ne faut pas leur jeter la pierre. Justice n’a pas été faite. Ils veulent savoir, vous comprenez ? L’ignorance est le fléau des peuples.

– Si ce n’est pas Motteux qui a tué la petite Rachel, qui est-ce ?

– L’assassin de Blanche et de Dumuids. Voilà pourquoi il mène sa propre enquête.

– À l’insu de Rohon ; et de Bouyou, qu’il considère comme un salaud.

– Le commissaire était persuadé de sa culpabilité. Il a exercé une influence néfaste sur le juge d’instruction, un jeune magistrat sans expérience. Rohon, à côté, c’est un vieux renard. L’enquête avait été menée tambour battant, les dépositions plus ou moins truquées, bref, Motteux a été inculpé. Hélas ! Bouyou a dû renoncer au plaisir de le voir condamner.

– Vous êtes bien sévère.

 

(À suivre.)

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