Le Sourire du Scribe, 53

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 53

Naturellement, on parla de la mésaventure de Jacques, mais, souriant à travers ses pansements, le poète déclara être rentré un peu éméché ; quant à moi, je gardai d’autant plus volontiers le silence que j’avais l’esprit ailleurs. On changea de sujet.

Il fut question du maire des Arsins. Souvent mal inspiré, pas toujours bien conseillé. Son projet d’assèchement de l’étang Bizebard était une hérésie écologique.

– Au fait, demanda Mouzon à son beau-frère, quand retournons-nous à la pêche ?

L’arête de carpe était oubliée, et Jacques suggéra le lendemain matin.

– Chic ! on va manger du poisson, s’écria Claire, qui adorait ça.

Puis Bouyou, sur les instances de notre hôtesse, relata les événements marquants de sa carrière. Il en vint à l’affaire Motteux. Je tendis l’oreille.

– Quel pauvre mec, quand j’y pense, grimaça Claire.

– Et même quand tu n’y penses pas, dit son mari.

Ursule intervint :

– C’était un point de désaccord entre Raoul et moi. Pour lui, Motteux était innocent ; moi, je reste convaincue du contraire. Mais je me réjouis qu’on lui ait laissé sa chance.

– C’est ça, dit Claire, pour qu’il recommence !

Rohon, qui jusqu’alors s’était exclusivement occupé de son cassoulet, accorda quelque répit à un morceau de saucisse :

– On ne condamne pas sans preuves.

– Bien dit, approuva Georges.

– Il y en avait ! rugit Bouyou. À commencer par le comportement de Motteux pendant le procès. Vous n’y étiez pas ; moi, si. Je le voyais comme je vous vois, avec sa gueule de sadique. Vous savez ce qu’il faisait pendant les délibérations ? Des réussites. Son avocat était furibard. Et qu’a-t-il dit pour sa défense ? « Je ne suis pas coupable. » Faible. À ce moment-là, je ne suis pas flic, mais danseuse étoile, et Raoul vit encore, tu me pardonneras, Ursule.

À peine avait-il achevé qu’un léger bruit nous parvint du couloir. Or le commis de Fléchier s’affairait à la cuisine, de l’autre côté. Nous nous raidîmes sur nos chaises. Le bruit se répéta, un grincement qu’on eût pris pour un gémissement. Puis une porte claqua.

– Ce n’est rien, dit enfin Ursule, un courant d’air.

Mais Claire en rajouta :

– Tout de même, c’est étrange ; juste comme nous parlions de papa.

– Je ne crois pas aux fantômes, dit Estelle.

– C’était peut-être celui de Blanche.

Huit visages se tournèrent vers moi.

– Blanche dont on parle si peu, ajoutai-je, sans même essayer de tenir ma langue.

Je n’étais pas tout à fait dans mon état normal. Le Saint-Estèphe, en revanche, se portait comme un charme.

– Que voulez-vous dire ? demanda Ursule.

Me contrôler. Tâcher de limiter les dégâts.

– Simplement qu’il ne faudrait pas oublier que Blanche elle aussi a été tuée. Elle était peut-être visée autant que monsieur Dumuids.

Je continuai à improviser, conscient surtout de m’enferrer davantage à chaque mot :

– Qui sait même si ce n’était pas elle la véritable cible ? Rappelez-vous les deux coups de sonnette. Ça fait un de trop. À croire qu’on tenait absolument à l’attirer dans le bureau.

Aucun sentiment ne se lisait sur ces visages immobiles. Les fourchettes étaient posées à cheval sur le bord des assiettes. Un verre se souleva, celui de Bouyou. Rohon but à son tour. Le silence qui se prolongeait me parut un encouragement.

– Monsieur le juge a sûrement envisagé cette hypothèse, dis-je.

Sans lui laisser le temps de se libérer le gosier, Claire intervint :

– Louis a raison. C’était peut-être le fantôme de Blanche. Nous venions d’évoquer son père.

– Des conneries, dit Georges.

Il poussa vers la quatrième bouteille une main qui tremblait un peu.

– Ma petite Estelle, j’aime ta lucidité. Les fantômes n’existent pas.

 

(À suivre.)

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