Le Sourire du Scribe, 60

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 60

 

Le dîner s’achevait. L’esprit en déroute, j’étais résolu à monter vite me coucher. Dormir, enfin ! Mais Estelle contraria ce projet. À peine avions-nous quitté la table qu’elle me dit en confidence, pas assez bas toutefois pour n’être entendue que de moi :

– Monsieur Racine, cela vous ennuierait-il de me donner votre opinion sur mes écrits ? Jacques m’encourage, mais je le crois trop indulgent.

C’était bien là le dernier vœu que je me sentisse capable d’exaucer.

– Qu’écrivez-vous donc ? demandai-je mollement.

– Je tiens un journal, depuis mes quinze ans. Enfin, un journal, ce n’est pas le mot. Il faudrait que je vous montre ça.

Les autres s’installaient au salon. Elle leur tournait le dos. Je perçus soudain tout ce que son regard avait d’impérieux.

Je vais enfin savoir, me dis-je.

– Pourquoi pas maintenant ?

En bonne comédienne (elle faisait partie d’une troupe d’amateurs), elle battit des mains :

– Vous êtes un ange. Montons dans ma chambre, voulez-vous ?

Du canapé, Jacques m’adressa un clin d’œil par-dessus son épaule :

– Piégé, mon cher ! Méfiez-vous, c’est une vraie littéraire.

– Ça ne veut rien dire, protesta Estelle.

Pour la première fois depuis la nuit où nous l’avions trouvée endormie, je pénétrai dans l’univers de la jeune fille, une chambre plus grande qu’il n’y paraissait à première vue, formant un L autour de la salle de bains. Au fond, invisible de la porte, un bureau en citronnier.

Son journal y était posé ; Estelle m’invita à m’asseoir, restant debout près de moi. Je soulevai la couverture de cuir bleu.

J’allais pousser un cri, quand une main tiède et parfumée se plaqua sur ma bouche.

Estelle me souriait. Elle retira lentement sa main, et ce fut la plus douce des caresses.

Mes Réflexions étaient là. En haut de la première page, je lus cette inscription au crayon : Faites semblant de rien.

Au même moment, je crus entendre grincer le parquet, derrière la porte.

La jeune fille se lança dans un discours assez conventionnel sur l’écriture en général et sur son journal en particulier, tout en feuilletant mes propres notes, auxquelles elle avait ajouté une page de sa main.

– Tenez, dites-moi par exemple ce que vous pensez de ce poème.

Voici de quoi il s’agissait :

J’espère que vous me pardonnerez cet emprunt. Je vous observais par le trou de la serrure, et je vous ai vu cacher ces papiers au-dessus de votre fenêtre. J’ai profité de votre absence pour m’en emparer. J’avais commencé à les lire, quand j’ai entendu quelqu’un monter l’escalier, et j’ai eu peur que ce fût vous. Je suis sortie en hâte de votre chambre, emportant vos notes. Je vous ai rendu service, car les gendarmes les ont cherchées en vain. Mais ce n’est pas moi, je vous le jure, qui leur en ai révélé l’existence.

Un blanc, puis cette phrase :

Je suis de tout cœur avec vous.

 

(À suivre.)

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