Le Sourire du Scribe, 24

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 24

 

En serrant la main retrouvée, je craignis que l’excellence de Bouyou n’eût pas survécu à sa réussite sociale. Et d’abord, le commissaire me disait vous, bien que je prisse un malin plaisir à le tutoyer publiquement. C’est pourtant lui qui, sous je ne sais plus quel prétexte, m’entraîna au Café des Sports. L’inspecteur Romero nous accompagnait.

Bouyou rentrait tout juste des États-Unis, où il avait pu suivre la moitié d’un stage avant d’être terrassé par une hépatite carabinée, qui l’avait aussi empêché d’assister à l’enterrement de son beau-frère. Dès son retour, il s’était rendu auprès d’Ursule.

– Alors comme ça, on fonce sur les cyclistes ? plaisanta-t-il en portant son demi à ses lèvres.

– Oublie un peu cette affaire et dis-moi ce que tu as fait pendant toutes ces années. Je ne te voyais pas entrer dans la police.

– Le hasard. Ou plutôt la chance. Et vous, toujours le premier de la classe ?

– Il en fallait bien un.

– En tout cas, vous n’aviez pas la grosse tête.

Et, se décidant enfin au tutoiement, mieux adapté à son propos, il ajouta :

– C’est pour ça que je t’aimais bien.

Puis il vida son verre.

Il devait avoir perdu depuis longtemps l’habitude de boire du Vérigoud. J’appris bientôt qu’il se tapait quotidiennement ses quinze demis. Et force était de constater que ses récentes mésaventures hépatiques ne l’avaient en rien assagi. Bouyou était devenu un poivrot.

– Seulement maintenant, continua-t-il, je suis flic ; alors ce n’est pas à moi de raconter ma vie. D’autant qu’elle n’est pas très intéressante.

– Je crois savoir que tu as épousé une riche héritière.

– Oh ! riche...

Il entama son deuxième demi.

– Si, tu as raison. Riche. Le petit inspecteur Bouyou a fait un beau mariage. Et puis je me suis bien démerdé. Devenu commissaire, j’ai été nommé à Clermont. C’est chouette, non ? Le problème, c’est que je risque d’y rester un moment. Remarque, Clermont c’est pas si mal. Il y a plein de bistrots.

Il cligna de l’œil à l’adresse de Romero, et ils rigolèrent.

– Je blague. Non, Clermont, c’est bien, mais ça ne vaut pas Paris.

– Moins de bistrots, suggéra Romero.

– Tes parents y sont toujours ? questionnai-je, coupant court à leur hilarité.

– Bon. Mes parents. Mon beau-père est mort. Eh ! non, tu pouvais pas savoir. Après même pas un an de mariage. Cancer du pancréas. Ma mère a eu du mal à s’en remettre. Veuve pour la deuxième fois, tu imagines. Maintenant elle va mieux. Elle est à Suresnes, chez une cousine. Je la prends pas à la maison parce que ça la fatiguerait, les gosses, tout ça. Elle se fait vieille, tu comprends. Pas tellement pour l’état-civil, mais avec les soucis.

– Tu as des enfants ?

– Quatre. Trois garçons et une fille. Heureusement il y a eu la fille, sinon Clotilde y serait encore. Chez les Dumuids c’était le contraire. Que des filles.

Je lui demandai des nouvelles de Stéphane. Il était marié, père de famille, lui aussi. Sa femme et lui venaient d’ouvrir un restaurant à Sainte-Maxime.

– Avec tout ce qu’ils vont palper pendant la saison, ils auront vite fait de rembourser les emprunts.

– Et Tuvache ?

Il parut fouiller dans sa mémoire.

– Tuvache ? Tu le connaissais ? Je sais pas ce qu’il est devenu. Il doit être à la retraite, maintenant. Il était sympa.

 

(À suivre.)

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