Le Sourire du Scribe, 6

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 6

 

2.

 

Georges, dont j’appris qu’il était médecin, rendit un verdict sans appel : il n’y avait plus rien à faire en attendant l’arrivée des gendarmes. C’est un des trois nouveaux venus, un certain Daniel, qui était parti les chercher.

À ce que je crus comprendre, Blanche avait été étranglée. Dumuids aussi ; mais il présentait en outre, à la base de l’occiput, une blessure qui semblait le résultat d’un coup de couteau à lame très étroite ou d’un tournevis.

Madame Dumuids était allée s’allonger. Les autres faisaient les cent pas dans le salon. Toute la maison baignait dans le plus profond silence. Je surveillais du coin de l’œil Estelle, dont le comportement lors de la macabre découverte m’avait bouleversé. Avant que personne pût la retenir, elle s’était précipitée sur le magnétophone et avait haussé le volume au maximum. Piéchaud avait dû la gifler violemment pour lui faire recouvrer la raison. Maintenant, pelotonnée au creux d’un fauteuil, elle gardait les yeux fixés sur les chenets de l’imposante cheminée, et qui représentaient des salamandres.

D’abord persuadé que personne ne faisait attention à moi, je me rendis soudain compte que Georges me regardait avec insistance, et finis par comprendre qu’il désirait me parler seul à seul. Je me dirigeai lentement vers la terrasse, où il me rejoignit.

– Qui êtes-vous ? souffla-t-il, me dévisageant de ses gros yeux glauques.

Je lui rappelai les raisons de ma présence, ajoutant que, si les circonstances la rendaient particulièrement fâcheuse, elles m’interdisaient aussi de quitter les lieux de ma propre initiative.

Il émit un bref ricanement, et, sarcastique :

– Dommage, hein, ce qui est arrivé ? À votre place, je préférerais que Raoul et Blanche n’aient jamais existé. Quant à ce fameux cycliste, je souhaite pour vous que la mère Lethuillier l’ait vu.

– Merci.

À son intention, et à celle des nouveaux arrivants, j’avais raconté en détail mon accident, omettant seulement de parler du pistolet.

– Mais je ne plaisante pas, jeune homme.

Il enchaîna, après un regard furtif vers le salon :

– Je ne vous aurais pas cru aussi costaud.

– C’est vous qui avez fait tout le travail.

Mon épaule gauche protestait muettement.

– Tout de même, reprit-il, cette porte-fenêtre... C’est impossible, comprenez-vous ? Elle ne peut pas se fermer de l’extérieur.

– Le vasistas, en revanche...

– Personne, pas même un enfant, ne passerait par une ouverture aussi étroite. Non, il y a là un problème insoluble. Et cette statue...

Mais il s’interrompit ; les gendarmes arrivaient. Ils procédèrent aux constatations d’usage et recueillirent les déclarations des témoins.

Madame Dumuids, qui s’était retirée à l’étage, reparut, forçant le respect par la dignité de son maintien. À son entrée, Estelle courut se jeter à son cou, puis promena sur nous tous un regard qui semblait dire : ma mère est extraordinaire, non ?

C’était bien mon avis. Même quand, un peu plus tard, l’émotion la trahit, l’épouse de l’écrivain se reprit superbement.

– La nuit sera longue, déclara-t-elle. Je vais demander à Blanche de nous faire un bon café.

Se rendant compte de sa tragique erreur, elle étouffa un cri ; puis se rassit auprès de Georges sur le canapé, et, le plus naturellement du monde :

– Claire, ma chérie, veux-tu t’en occuper ?

Claire Mouzon était une grande jeune femme que l’on eût jugée commune sans sa chevelure d’un roux délicat et ses yeux turquoise. Daniel, son mari, paraissait nettement plus petit qu’elle, à cause de la voussure d’épaules assez larges d’où émergeait difficilement, comme alourdie par ses volumineuses lunettes de myope, une ronde tête sans cou, surplombant un torse trop développé. Les jambes, courtes et arquées, semblaient toucher à peine le sol, et l’on eût dit Daniel Mouzon tout entier suspendu par la nuque à un crochet invisible. Mais ces nombreuses disgrâces le cédaient finalement à la puissance d’un charme qu’il devait moins à l’élégance de son vêtement qu’à la souplesse de ses gestes et à la variété de ses expressions.

 

(À suivre.)

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