Le Sourire du Scribe, 63

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 63

Jacques commençait à gravir pesamment l’escalier. Ursule hocha la tête. Le bruit de pas à l’étage s’éloigna peu à peu.

– Qu’est-ce qui se passe ? demanda Bouyou.

Claire le renseigna, agressive :

– Il a vu la date sur le journal.

– Merde, c’est vrai ; nous sommes le onze août.

– Et puis cette voiture, Jacques l’avait achetée juste après leur mariage, pour le Maroc.

– Ils devaient partir là-bas ? m’enquis-je.

– Jacques était coopérant militaire.

– Tiens ? Moi aussi ; et au Maroc, comme lui. Où a-t-il été affecté ?

– À Beni-Mellal.

– Et il s’y est plu ?

– Non. Il n’aurait jamais dû partir. Au lieu de l’aider à oublier, ça lui a démoli le moral. Il a tout de même tenu un an. Puis ç’a été la tentative de suicide, et le rapatriement.

Des larmes me montèrent aux yeux. J’avais de la peine pour Jacques, mais aussi je revoyais la minuscule villa d’Essaouira où nous avions vécu pendant mes deux années de coopération. Comme j’aimais Nathalie à l’époque !

Pour détendre l’atmosphère, Daniel, qui avait récupéré le journal, nous lut quelques articles maladroits ou grandiloquents, puis l’horoscope de ceux qui voulaient. Nous finîmes par sourire de sa gaîté, toute forcée qu’elle était.

– Voyons. Ursule, tu es Verseau, n’est-ce pas ? Aucun problème. Ah ! pardon, attention au foie. Claire, comme chacun sait, est Capricorne. Modérez vos dépenses. Ça, pas besoin de te le dire. Georges, vous êtes... ?

– Vierge.

– Aïe ! Une dispute en perspective.

– Je me refuse à le croire, rigola l’intéressé.

– Pas d’autres amateurs ? Michel, non ? Estelle ? Louis ? Et Jacques, au fait, de quel signe est-il ? Scorpion ? Excellent pour les Scorpion. Il faudra le lui dire. Bon, il ne reste plus que moi. Bélier. Protégez votre tête. Contre les coups de soleil, j’imagine ? En somme, c’est limpide. Bélier, donc tête. Je sens que je pourrais écrire des horoscopes.

Il se tut brusquement. Jacques était apparu dans l’encadrement de la porte. Nous ne l’avions pas entendu redescendre.

– Ne t’arrête pas pour moi, dit-il ; ça va mieux. Un coup de cafard passager. Tout ça est si ancien... Continuez, je vous en prie.

– Ton horoscope est excellent, dit Claire.

– Eh bien, me voilà soulagé.

– Attention, intervint Georges avec une feinte gravité, il ne faut pas se limiter au signe solaire. Le signe ascendant a autant d’importance.

– De toute façon, dit Claire, pour moi ça ne change rien. Je suis ascendant Capricorne, on me l’a calculé. Capricorne ascendant Capricorne, c’est ce qu’il y a de pire, à ce qu’on prétend.

– J’ai donc beaucoup de mérite, dit Daniel.

Et il prit dans la sienne la main de son épouse.

 

*    *    *

 

– Vous roulez toujours aussi vite ? demanda Jacques.

– Vous avez peur ?

– Le manque d’habitude, sans doute. Attention !

Bon, je l’avais vu, le tracteur ; inutile de s’affoler.

– Vous savez, il y a parfois des gendarmes sur cette route. Ah ! nous arrivons.

Un vrai cri de joie.

Il me fit arrêter devant une librairie où il avait passé commande, et nous gagnâmes la rédaction de L’Avenir. Par chance, « PMA » était là. C’était un vieux bébé portant perruque, mal fagoté, pitoyable d’apparence, mais énergique et dont les yeux pétillaient comme du champagne. Nous causâmes un moment, puis, quand je lui eus exposé ma requête, il nous guida jusqu’à la salle des archives, nous donna quelques explications, s’excusa de ne pouvoir nous aider davantage, car il était très occupé, et nous laissa seuls.

 

(À suivre.)

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