Le Sourire du Scribe, 30

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 30

– Accessoirement ? Je suis, si je ne m’abuse, votre pièce maîtresse.

– En cas de pépin, je prendrai la relève. J’aurai de toute façon mon rôle à jouer. Vous quitterez peut-être Les Arsins avant que l’affaire soit résolue. Ce que je vous demande, c’est de tenir le plus longtemps possible. L’idéal serait que vous consigniez vos découvertes par écrit, et que vous me remettiez vos notes au fur et à mesure ; cela limiterait la fréquence et la durée de nos rencontres.

Sa frénésie croissante me donnait la chair de poule.

– Vous délirez, osai-je.

Mais je ne trouvai rien à ajouter. Il ricana sans retenue, puis :

– Je délire. J’obscurcis à plaisir une histoire limpide. Il faut avoir perdu le sens commun pour bâtir tout un roman sur ce banal fait divers. On étrangle deux personnes ; où est le mystère ? D’accord, l’une d’elles a eu la nuque perforée en prime, mais il y a certainement à ça une explication très simple. De même, quel esprit sain se laisserait troubler par ces issues fermées de l’intérieur ? Rien de plus ordinaire dans ce genre de meurtre. N’oublions pas que l’assassin est un vagabond, comme le prouve cette mise en scène. Et seul un vagabond peut s’être gardé d’emporter le moindre objet de valeur, sans parler du fric.

Je l’arrêtai :

– C’est bon. Tout ça me chiffonne moi aussi depuis le début.

– Si ça ne faisait que me chiffonner, comme vous dites, je serais encore à me dorer au soleil de la Côte d’Azur.

Et sa voix s’était un peu altérée.

L’image de Nathalie vint me hanter, aiguisant en moi un douloureux sentiment de solitude. J’étais dans le pétrin, et personne pour me conseiller.

– Laissez-moi réfléchir jusqu’à demain matin.

Il eut un bref sourire, me broya la main, et, sans desserrer son étreinte :

– Je vous attendrai ici même, à partir de dix heures. Je sais que vous m’aiderez. Par amour de la vérité.

Puis il s’enfonça dans le bois.

Où l’avais-je déjà vu ? Plus je creusais ma mémoire, plus je sentais la réponse m’échapper, d’abord si proche pourtant. J’allais renoncer, quand la lumière jaillit.

Ce type, c’était mon barbu.

Mon euphorie fut de courte durée. À peine avais-je cru réussir que l’étincelle s’éteignait, offusquée par le doute. Non pas tant à cause de cette barbe : elle pouvait n’avoir été qu’un postiche ; mais, à part une casquette et un imperméable, c’était tout ce que je me rappelais du cycliste. Or mon mystérieux interlocuteur avait réveillé en moi une vision plus précise, celle d’une physionomie – non d’une vague silhouette. Je finis par me résigner, certain du moins qu’il n’était pas l’assassin : même pour mieux suivre les progrès de l’enquête, il n’eût pas mandaté un ami de Bouyou.

Je n’avais plus qu’à rentrer aux Sycomores. Où je retrouverais Estelle.

La séduire ? Cette idée gâchait tout.

 

(À suivre.)

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