Le Sourire du Scribe, 9

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 9

En bas, une agréable odeur de café nous attira dans la cuisine, où madame Dumuids nous accueillit avec un pâle sourire. Estelle emplit trois tasses que nous bûmes rapidement, sans échanger un regard, un mot. Il faisait à peine jour dans la pièce ; ce peu de lumière semblait suffire à chacun.

– J’ai peur que maman ne tienne pas le choc, me confia la jeune fille quand nous fûmes dehors. Pour l’instant, elle résiste, mais je crains le contrecoup.

– Votre mère me fait une forte impression.

– Tout le monde dit ça.

Le temps s’était remis au beau. De l’herbe humide du parc montaient des senteurs revigorantes. Déjà le soleil enflammait la cime des arbres.

– J’aime votre maison.

– Elle appartenait à mon grand-père maternel, un médecin de Clermont. Ma mère l’a héritée il y a neuf ans, tandis que la maison de Clermont allait à sa sœur cadette. Mon père, lui, était d’une famille beaucoup moins aisée, et méprisait l’argent, au point de regretter que son mariage ait fait de lui un homme riche. Enfin, c’est ce qu’il disait. Je crois qu’au fond ses origines modestes le complexaient. Toujours est-il qu’il vivait de peu, au contraire de maman, qui dépense sans compter. Ce n’est pas une femme d’affaires.

Elle poursuivit, comme pour elle seule :

– Je ne peux pas dire que j’aie eu beaucoup d’affection pour mon père. En fait, je le connaissais peu. Je garderai surtout de lui l’image d’un homme autoritaire et secret. Angoissé aussi. Cela surprendrait bien des gens. Aux yeux de la société, il passait pour un aimable philanthrope. Mais ses proches savaient combien il pouvait se montrer tyrannique. Remarquez, nous ne nous sommes jamais plaints, même pas maman. Elle était folle de lui. Pourtant il n’était pas beau, le pauvre. Mais, c’est vrai, il avait de l’allure.

– Un peu comme Daniel.

– Non. Daniel est avant tout un homme sensible. Comment dire ? Il est en communion avec le monde. On le sent toujours proche de soi. Mon père débordait de générosité, sauf pour nous. Il était capable de s’enflammer pour des causes extérieures, mais se souciait peu de ce qui se passait dans son entourage. Il m’est arrivé de me demander s’il y avait en lui la moindre parcelle d’humanité. Je ne l’ai vu réellement ému qu’une fois, à la mort de ma sœur Solange. Encore que je me sois vite rendu compte qu’il avait surtout de la peine pour Jacques, comme par hasard le moins intégré à la famille.

Elle posa sur moi son beau regard bleu :

– Tout cela doit vous paraître bien compliqué.

Pour qui me prenait-elle ?

– Mais ça me fait du bien de causer avec vous.

– Je ne dis pourtant pas grand-chose.

– Justement. Vous ne vous sentez pas obligé de débiter des condoléances. Vous n’avez même pas eu un mot de consolation pour maman. Je crois qu’elle vous en est très reconnaissante.

À l’évidence, je m’étais conduit comme un malotru. Une fois de plus, eût dit Nathalie. Mais Estelle n’était pas Nathalie. Elle conclut :

– Vous êtes un drôle de type.

Ce que je choisis de prendre pour un éloge.

Marchant au hasard, nous étions arrivés près d’un appentis adossé au mur postérieur du garage. À cet endroit, invisible de la maison, la haie laissait juste assez de place à un portillon donnant sur le sentier dont j’ai déjà parlé. Nous continuions vers le fond du parc, quand la perception d’un mouvement nous fit nous retourner.

Le portillon s’ouvrait silencieusement sous la poussée d’un cycliste. C’était Piéchaud. Nous nous approchâmes, tandis qu’il suspendait son vélo sous l’appentis.

– Rien de tel qu’une bonne suée pour se détendre, expliqua-t-il. Je n’ai pas dormi de la nuit. Mère non plus. Quant à Georges, il erre dans le bois depuis l’aube, comme un fantôme. Il me fait pitié. Où sont les Mouzon ?

– Dans leur chambre, sans doute. Claire s’est bourrée de somnifères.

– J’aurais peut-être dû en faire autant.

 

(À suivre.)

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