Le Sourire du Scribe, 5

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 5

À son tour, madame Dumuids se leva ; elle demeura un instant comme pétrifiée face à celui qui devait être Georges, et qui brusquement poussa un juron et se rua dans le couloir, nous entraînant dans son sillage. Arrivé devant la dernière porte à gauche, il frappa d’abord assez discrètement, puis beaucoup plus fort. Mais à part la musique maintenant toute proche, ce tambourinage ne rencontra aucun écho.

– Raoul, vieux brigand ! C’est Georges ; ça va comme tu veux ?

Pas de réponse.

– Le verrou est tiré, dit-il après avoir actionné en vain la poignée.

Il se pencha pour regarder par le trou de la serrure, et, se relevant :

– Il est en train de lire le journal.

Cette déclaration faussement anodine me plongea dans l’angoisse.

– Tu l’as vu ? demanda Estelle.

– J’ai vu un journal.

Madame Dumuids, qui se tenait juste derrière moi, me saisit le bras :

– Venez, nous allons faire le tour.

Par une petite porte située au fond du couloir, nous sortîmes, longeâmes le pignon de la maison et gagnâmes la terrasse, où nous nous arrêtâmes devant une large porte-fenêtre à deux battants. Elle était fermée, et d’épais rideaux masquaient l’intérieur de la pièce. Nous rejoignîmes les autres, sans prêter beaucoup d’attention aux deux voitures qui s’engageaient bruyamment dans l’allée.

Georges n’avait pas attendu notre retour pour attaquer la porte à coups d’épaule. J’ajoutai mes efforts aux siens, et nous finîmes par faire sauter le verrou. Georges bondit vers Dumuids assis dans un fauteuil face à la porte, mais fut arrêté par un corps étendu en travers de son chemin. Une bousculade s’ensuivit, mêlée de clameurs, chacun voulant entrer et Georges barrant le passage. Puis, à l’autre bout du couloir, parurent deux hommes et une femme, qui coururent vers nous en poussant à leur tour des cris. Je me rappelle avoir eu l’impression fugitive que l’un des hommes ne m’était pas inconnu.

Au terme de cette agitation, voici exactement ce que nous vîmes.

Devant la porte béante gisait une jeune fille, à plat ventre sur le parquet, le corps orienté dans la direction du fauteuil où Dumuids, en robe de chambre, était assis derrière un journal déployé. Mais il ne lisait pas, car il était mort lui aussi.

Adossé à la cloison de gauche, entre deux bibliothèques, le Scribe accroupi, ou plutôt une réplique de la célèbre statue, semblait prendre plaisir à contempler, de la commode lui servant de socle, l’affreux spectacle.

Tout mouvement paraissait banni de la pièce, excepté la lente rotation des bobines d’un monumental magnétophone, d’où jaillissait un des plus fameux airs de Brünnhilde, un des plus hallucinants aussi.

Sur une table, une machine à écrire tapie parmi des piles de feuillets dactylographiés retenait prisonnière une page à moitié remplie. Derrière, un paravent cachait presque entièrement un lavabo fixé au mur.

Deux autres tables étaient encombrées de dossiers, de livres, certains ouverts. L’une d’elles, placée contre la cloison séparant la pièce du couloir, supportait en outre un plateau garni d’une cafetière et d’une tasse. Entre le bout de cette table et le paravent, une vieille horloge rustique se taisait, probablement depuis des années.

Au fond, derrière le fauteuil, près de la porte-fenêtre aux rideaux tirés, un clavecin. Sur le mur, à droite, des affiches relatives à des expositions de peinture, à des concerts, et, à peu près au centre, au-dessus du magnétophone et d’un tourne-disques, un vasistas fermé.

Après avoir ainsi parcouru le bureau de l’écrivain, mon regard se posa de nouveau sur la statue, et mon cœur se mit à battre follement. Plus que la découverte de ces deux cadavres, je dois l’avouer, plus même que la crise de nerfs qui secoua Estelle, l’étrange réflexion qu’avait fait naître en moi l’examen des lieux me causait un malaise intolérable, avivé par le sentiment qu’autour de moi personne ne se rendait compte que nous venions de pénétrer dans un tombeau parfaitement clos.

 

(À suivre.)

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