Le Sourire du Scribe, 83

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 83

Bouyou me regardait, le dos légèrement voûté, les mains arrondies autour de son verre.

– Tu en sais des choses, dit-il.

– Ce sont de petits riens qui m’ont mis sur la voie. Un portillon qui ne grinçait pas, un vélo trop bien entretenu pour servir si rarement, un peu de terre au fond d’une valise, le fait que Dumuids n’ait pas installé son bureau dans le pavillon. Sans oublier cette statue, œuvre de Moineau, et dont l’assassin semblait avoir souligné le lien avec le meurtre. Et puis, le jour de la reconstitution, en apprenant l’existence de l’autre magnétophone, j’avais deviné à quoi il servait, et ce que contenait la bande en fait de chants d’oiseaux. Rohon d’ailleurs nous l’a fait entendre de loin, non sans taper lui-même quelques caractères, à titre de vérification mais aussi pour donner le change. Je ne sais pas jusqu’où il est allé dans ses déductions ni ce qu’il compte faire de la bobine. Ce qui est sûr, c’est qu’il l’a emportée.

– Dis donc, Raoul se fiait beaucoup à l’électricité ! À la moindre coupure de courant, son organisation s’effondrait !

– Il faut croire qu’il a eu de la chance. Ça me rappelle ce que tu disais un jour des criminels. Et puis la chance a tourné.

Une gorgée de bière, et je poursuivis :

– Je commençais à me faire une idée précise du personnage. Et je comprenais mieux qu’il se soit comporté en protecteur à l’égard de Blanche : dans son esprit malsain, c’était une forme de compensation. D’ailleurs, rien ne prouve qu’il n’ait pas songé à s’envoyer l’amie de sa fille ; je ne pense pas qu’il soit passé à l’acte, mais peut-être qu’il se retenait moins difficilement sachant qu’il disposait à son gré d’une réplique muette, le jouet idéal. Il aimait bien les copies, témoin cette réplique du Scribe.

– Arrête un instant ta littérature : pourquoi le maître-chanteur aurait-il tué Raoul ?

– Il n’avait pas le choix. Pour Blanche non plus : il devait l’empêcher de parler.

– Qu’aurait-elle dit ?

– C’est la question clé. Je me la suis longtemps posée, sans avancer d’un pouce. Et quand le hasard m’a fourni la réponse, il était trop tard pour sauver Daniel.

Bouyou plaqua ses larges paumes sur la table.

– Du calme, Racine. Mouzon n’a pas été assassiné.

– Si. D’accord, sa mort paraissait accidentelle. Tout le contraire du double meurtre. Moi, je cherchais un point commun. Et il y en avait un.

– À savoir ?

– Du fil de pêche. Tendu entre le lit et la fenêtre. Voici comment les choses ont dû se passer : avant de partir pour Ouzoir, l’assassin s’empare des lunettes de Daniel assoupi et va les poser au pied de la table de nuit. Puis il place la pendulette en équilibre sur le bord du plateau. Le moindre choc la fera tomber. Daniel se réveille. Il est seul. Il ne trouve pas ses lunettes. Heureusement, il en a une autre paire dans le tiroir de sa table de nuit. Il monte. La chambre est plongée dans l’obscurité, mais il ne réussit pas à allumer le plafonnier ; il aurait fallu pour cela utiliser l’autre interrupteur. Il avance à tâtons. Myope comme il est, il se prend les pieds dans le fil – qui se détache –, et en tombant non seulement écrase la paire de lunettes posée par terre mais reçoit la pendulette sur le crâne. Un gag bien préparé, et de longue date. L’assassin l’avait répété pendant des mois, des années peut-être, sans se douter qu’il devrait d’abord tuer Blanche.

– Car il n’en avait qu’après Daniel.

– Il le haïssait. J’en ai eu la confirmation hier soir, en trouvant dans ma chambre une photo que tu connais bien. Regarde.

Je la lui tendis.

 

(À suivre.)

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