Le Sourire du Scribe, 49

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 49

Il me tendit une main épaisse, la paume tournée vers le bas :

– Tu as raison de fréquenter cet endroit. C’est le seul où tu sois toujours sûr de me rencontrer. Qu’est-ce que tu bois ? Rien ? Ça, c’est pas gentil. Patron, un demi. Alors, j’apprends que tu continues à avoir des visions ?

– Plaît-il ?

– Ça y est, je l’ai vexé. Le prends pas mal, je répète ce qu’on m’a dit. À ce qu’il paraît que le citoyen Piéchaud Jacques a failli se faire estourbir par un fantôme. Manquait plus que ça.

– Tu es déjà au courant ?

– Toi, tu as des visions, moi c’est des voix. Je te donne le truc : le téléphone. Hennequin a appelé il y a trois quarts d’heure.

– D’où ?

Bouyou haussa les épaules :

– D’une cabine, je suppose.

Georges avait dû nous suivre, Nathalie et moi.

– Et qu’est-ce qu’il t’a raconté ?

– C’est Romero qui l’a eu, j’étais sorti.

Il but un coup avant de poursuivre :

– Georges a demandé la protection de la police. D’après lui, l’assassin continue à rôder autour des Sycomores. Il a agressé Piéchaud. Tu es le seul à l’avoir vu.

– Comme pour le cycliste.

– Voilà, tu as compris. Maintenant écoute-moi bien. Georges semble craindre que tu prennes la tangente. Je suis censé te faire la leçon. Il a aussi téléphoné à Rohon pour le mettre en garde. Comme si ce jeune coq entêté attendait les conseils de papa Hennequin. Moi, je joue le jeu, ça m’amuse. Bien sûr, je ne vais pas lui donner la protection qu’il réclame ; d’abord ce n’est pas mon rayon, ensuite mes relations avec Rohon sont assez compliquées comme ça. Il n’a qu’à s’adresser aux gendarmes. Je vais juste essayer de le rassurer, vu qu’il a des soupçons. Je ne sais pas d’où ils lui viennent, mais j’ai un tout petit peu l’impression que tu ne te tiens pas aussi tranquille que tu devrais. Méfie-toi, Racine. Pas seulement de Rohon.

Il avait parlé à voix basse, mais le ton était menaçant.

– De qui d’autre ?

– Si tu veux bien, nous en discuterons ailleurs.

Un lourd silence s’abattit sur le café. Même le gros porc s’était enfin tu. Le patron ne put supporter longtemps cette absence d’animation dans son établissement :

– Des soucis, commissaire ?

– Mettez-les-moi de côté pour le jour où j’en manquerai. Au revoir, messieurs.

Puis il finit son verre, et tourna les talons tandis que je payais.

– Je crois que je vais rendre une petite visite à ma chère belle-sœur, dit-il quand je l’eus rejoint sur le trottoir. Je t’embarque ?

– Non, merci. Il faut que je passe chez Baroncle.

– Très bon garagiste. À tout à l’heure.

Mais avant de regagner sa voiture, il s’approcha de moi et me glissa :

– Tu sais, ce fameux barbu ?

– Eh bien ?

– Il pourrait avoir été mêlé à une affaire plutôt ignoble, il y a quelques années.

– Une autre affaire ? Ici, aux Arsins ?

– Pour les réclamations, vois le syndicat d’initiative.

– Et elle n’a pas été élucidée ?

– Oh ! que si. Mais le coupable a été acquitté.

– Et qu’est-il devenu ?

Bouyou fixa sur moi un regard intense :

– C’est ça qui est cocasse : je me pose justement la question.

Une voiture s’arrêta à notre hauteur. C’était Rohon. Il baissa sa vitre :

– Bonjour, messieurs ! Beau temps, pas vrai ?

– Un temps de saison, dit Bouyou.

– Connaîtriez-vous un bon petit restaurant dans le patelin ?

– Il y a les Perce-Neige. C’est correct. Mais vous les avez laissés derrière vous.

Rohon paraissait attendre. Bouyou rompit le silence :

– Eh bien, bon appétit, monsieur le juge.

– Merci.

Il eut un bref sourire, nous salua de la tête, et repartit, sans faire demi-tour.

– Ça l’a chagriné de nous voir ensemble, dit Bouyou. On est durs avec lui.

 

*    *    *

 

(À suivre.)

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