Le Sourire du Scribe, 66

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 66

Je ne pouvais me représenter mon ancienne idole assouvissant une vengeance personnelle sur le dos d’un homme auquel il pouvait seulement reprocher de lui avoir mené la vie dure à Clermont.

– Mais effectivement, enchaînai-je, si jamais Bouyou apprend qu’il est ici depuis plusieurs jours...

– Il est pourtant naturel qu’un père se rende sur les lieux du meurtre de sa fille, et qu’un homme détesté préfère se cacher. Si vous saviez comme il a souffert de ne pouvoir être présent à l’inhumation ! Sa seule consolation a été d’entendre la messe, blotti dans la sacristie. Mais en vérité, il n’a rien à craindre de Bouyou, ni de Rohon. Le soir du crime, il se trouvait à plusieurs centaines de kilomètres d’ici. Il n’est arrivé que le surlendemain.

– Peut-il le prouver ?

Les paupières de Jablonski se plissèrent, filtrant un regard malicieux :

– Il a un témoin de tout premier choix.

– Qui ?

– Le propre frère du commissaire. Il tient une pizzeria sur la Côte d’Azur. Motteux y avait ses habitudes, sans savoir de qui il était le client. Il l’a appris en même temps que la mort de Blanche. La télévision était allumée pour les informations. On annonce le crime. « Et mon frère qui est aux États-Unis ! » se vante le patron – alors que l’affaire regardait plutôt les gendarmes.

– Étrange coïncidence.

– Appelez cela comme vous voulez.

– Avec un alibi pareil, Motteux devrait pouvoir sortir au grand jour.

– Pour affronter les fusils des Ricoud ? Non, il a intérêt à rester en coulisse, et à n’agir que par personne interposée. C’est moi qui lui ai suggéré de solliciter votre concours. Je me suis permis aussi de lui révéler votre seconde identité. Vous ne m’en voulez pas trop, j’espère.

– Mais comment saviez-vous ?

– Par Ursule. Et puis je ne lis pas que mon bréviaire.

Et, clignant imperceptiblement de l’œil :

– Tous les pigeons s’appellent Norbert, énonça-t-il.

Puis il nous resservit, et nous trinquâmes.

– Le plus difficile pour Motteux a été de vous rencontrer. Même rasé, il risquait d’être identifié.

Encore ces frôlements à l’étage. Jablonski ne cilla pas.

– Il n’a pas trouvé vos notes, reprit-il. Il en a déduit que vous aviez eu un empêchement.

– La tâche sera plus ardue que prévu. On me surveille.

– Vous pourrez toujours passer par moi. Et rien ne presse. Motteux est parti. Il ne reviendra qu’en fin de semaine.

– Où se cache-t-il ?

– Demandez à Hennequin.

J’en avalai de travers :

– Georges ?

– C’est ce que j’ai cru comprendre. Mais je ne peux pas vous donner de détails. Il semblerait que cette vieille brute soit capable de générosité, fidèle en cela aux traditions des Sycomores.

Et il me parla des Dumuids. Des gens d’une rare bonté. Dommage qu’ils ne fréquentassent pas la maison de Dieu, ils y eussent amené des ouailles, lesquelles se faisaient rares, aux Arsins comme ailleurs. Du moins n’avaient-ils jamais travaillé contre lui. Pour athées qu’ils fussent, ils respectaient les choses de la religion, et avaient même spontanément aidé à l’entretien de l’église. Quant à leur hostilité déclarée pour l’enseignement non laïque, on pouvait la supposer dirigée contre la seule école Saint-Joseph, où lui-même n’eût pas envoyé ses propres enfants, tant on y insultait à la raison. Ces paroles extraordinaires dans la bouche d’un prêtre firent sourire leur auteur, tandis qu’il ajoutait :

– Le préfet de Saint-Jo ne me porte pas dans son cœur.

Puis il reprit son masque coutumier – opaque et froid.

 

(À suivre.)

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