Le Sourire du Scribe, 32

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 32

Bien qu’ayant déjà répondu plusieurs fois à cette question depuis mon arrivée, y compris en sa présence, je la renseignai complaisamment.

– C’est une belle ville, Tours. Nous y avons des parents.

Je feignis la surprise.

– Et vos élèves, ils ne sont pas trop durs ?

Ce point décidément la tracassait. Je risquai une variante :

– Il leur arrive de s’agiter un peu.

– Hélas ! soupira-t-elle, les jeunes de maintenant ne respectent plus rien.

Georges choisit ce moment pour sortir, et, saisissant au bond l’occasion :

– Je suis entièrement de ton avis, Clarinette. Et ton père était le premier à déplorer ce laisser-aller généralisé. Quand je pense à tout le bien qu’il a fait autour de lui, et à la manière dont il en a été récompensé... Quelle injustice ! Encore ne se faisait-il plus guère d’illusions. Mais cette pauvre Blanche, la fille la plus innocente du monde, tu te rends compte, Clarinette ? Je ne dors plus. Tant qu’on n’aura pas châtié le coupable...

– Le retrouvera-t-on jamais ?

Cette question de Claire déchaîna sur nous la tempête :

– Alors, toi aussi, tu doutes, donc tu acceptes ? Et les gendarmes ? Et Rohon ? Pourquoi les payons-nous ? Mais merde, à la fin ! Tout le monde se croise les bras pendant que Rohon travaille nuit et jour, et on se permet d’avoir des doutes, au lieu de songer un seul instant à collaborer. Je laisse ta mère en dehors de tout ça. En plus de sa douleur, il lui faut supporter la présence d’un étranger, dont certains se demandent, à tort ou à raison, s’il n’a pas un tout petit peu aidé Raoul et Blanche à passer de l’autre côté. Je croyais, jeune homme, que vous auriez suffisamment d’éducation pour sentir que l’intervention de madame Dumuids l’autre soir ne vous autorisait pas à prendre cette maison pour un hôtel, profitant du désarroi d’une femme brisée. Elle ne sait plus trop où elle en est, c’est évident, et c’est normal. Je n’avais rien contre vous, tant que j’ignorais de quoi vous étiez capable. Maintenant, vous me dégoûtez. Et le pire, c’est que personne n’ose vous dire en face ce qu’il pense de vous. Passe pour Estelle, qui est un peu jeune, et certainement plus bouleversée encore que sa mère. Mais ni Jacques, ni Daniel, ni toi, Claire, ne réagissez, et c’est ce brave vieux Georges qui doit s’y coller. Je te jure que sans les prières d’Ursule et l’affection que j’avais pour ton père, j’aurais foutu le camp d’ici depuis longtemps.

– Vous parlez de collaborer avec Rohon, dis-je sans sourciller. Qu’entendez-vous précisément par là ?

Hagard, il me contempla un moment avant de répondre :

– Je sais ce que j’ai à faire.

Et il nous abandonna.

Claire entreprit alors de me rasséréner :

– Ne vous inquiétez pas, Georges a toujours été comme ça. Le plus souvent doux, posé, un charmant compagnon ; mais certains jours il dit n’importe quoi. Il me semble que ça s’est aggravé depuis la mort de Solange. Vous savez qu’elle est décédée il y a quelques années, peu de temps après son mariage avec Jacques. C’était le couple idéal, tout le monde les enviait. Au début, mon père n’appréciait pas beaucoup son gendre, et c’était réciproque, mais chacun a mis de l’eau dans son vin, et à la fin ils s’entendaient aussi bien que de vieux amis. Ou plutôt, Jacques était devenu en quelque sorte le fils que mon père n’avait pas eu. Qu’est-ce que je disais ? Oui, ma sœur était enceinte, vous imaginez la joie dans la famille, d’autant plus que moi, qui étais mariée depuis deux ans, je ne pouvais pas avoir d’enfant. Et voilà qu’elle tombe malade. C’est Georges qui la soignait. Mais il a fait une erreur de diagnostic. Il paraît que ce n’était pas la première fois que ça lui arrivait. Toujours est-il que Solange est morte. Il ne s’en est jamais consolé.

 

(À suivre.)

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