Le Sourire du Scribe, 25

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 25

Soudain assoiffé, il commanda une troisième tournée. Romero, qui jusqu’alors carburait au ricard tomate, passa au kir. Je pris quant à moi un café, ce qui ramena le commissaire à des préoccupations plus actuelles.

– Tu vois, me dit-il, ça me gêne que tu sois mêlé à cette affaire. Toi, tu es pur. Je ris pas. Des types comme toi, il faudrait pas leur montrer toute cette merde. Moi, je suis payé pour vivre dedans.

– Je ne suis sûrement pas le seul à y avoir été injustement plongé.

– C’est bien ce que je disais, tu es pur. Tu penses à cette bonne Ursule, à la petite Estelle, qui est mignonne, pas vrai ? à la grande Claire, qui a de beaux yeux, à son tendre époux, au gentil Jacques, et j’oubliais l’ami fidèle, le brave Georges. Je vais te dire : les Dumuids, je les connais bien, c’est la famille. Des gens vraiment charmants, j’ai jamais eu à me plaindre. N’empêche que l’assassin pourrait être l’un d’eux.

Je sentis mon cœur battre plus vite, bien que cette éventualité ne fût pas nouvelle pour moi. Bouyou poursuivit, soignant son élocution :

– Moi, à la place de Rohon, j’irais au fond des choses. Je ne me précipiterais pas sur la première vague piste qui se présente en me disant : vas-y petit, c’est le cycliste qui a fait le coup. Tu vois les gendarmes arrêter tous les barbus de France et de Navarre dans l’espoir de trouver le bon ? C’est débile.

Débile. Ainsi, Bouyou avait rejoint la cohorte des gens ordinaires. Une nostalgie me serra le ventre.

– D’abord, intervint Romero, une barbe, ça se rase.

Bouyou corrigea magistralement l’irréfléchi :

– Un barbu qui se rase attire l’attention. Mais n’importe qui peut porter une fausse barbe.

Puis, se tournant de nouveau vers moi :

– Je ne dis pas que ton barbu n’existe pas. Je dis qu’on ne le retrouvera pas. Le chercher, c’est perdre son temps. On ferait mieux de s’intéresser au mobile de ce double meurtre.

– Une idée ?

– Je ne suis pas devin, même si j’en bois.

Romero pouffa.

– Les idées, enchaîna son supérieur, on s’en balance. Il faut des indices.

– Rohon en possède quelques-uns.

– Et où l’ont-ils mené jusqu’à présent ? À quoi ? À qui ?

– Pas à moi, en tout cas.

Et, comme il me regardait d’un drôle d’air :

– Je suppose qu’il m’a rayé de la liste des suspects.

– Suppose, mon gars. Allez, Romero, on va bosser un peu.

Il se leva, aussitôt imité par l’inspecteur, et se dirigea vers le comptoir pour payer. Malgré mes protestations, il régla le tout.

– Une autre fois, me dit-il. Je te rappelle que tu ne dois pas quitter le secteur. À propos, si tu en as marre des Dumuids, installe-toi aux Perce-neige, c’est des amis.

Je lui répondis que je n’avais pas l’intention de m’éloigner tant que ma voiture ne serait pas réparée, mais qu’effectivement j’envisageais de changer d’hôtel. Je savais par le commis de Fléchier qu’une chambre se libérerait le lendemain, et lui avais demandé de me la faire réserver.

Nous nous séparâmes sur le trottoir. Les deux policiers regagnèrent leur voiture, et je pris la direction opposée, sans but précis. Passer au garage ? Inutile. Aux Perce-neige ? Pas moins, puisque le sort m’accordait une dernière nuit sous le même toit qu’Estelle.

 

(À suivre.)

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