Le Sourire du Scribe, 14

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 14

Au total, une demi-page traitait de l’affaire, plus ou moins finement selon les articles, mais avec cette constante : on s’intéressait peu à Blanche, comme si Dumuids l’eût éclipsée de sa masse joviale, jovienne même, le défunt étant né sous le signe du Sagittaire ; c’était important, puisque mentionné dans l’éloge funèbre, dont le titre, L’âme d’un résistant, prétendait résumer, outre ses activités sous l’Occupation (on rappelait comment, avec son compagnon d’armes, Georges Hennequin, il avait fait sauter, encore adolescent, six ponts en six semaines), « toute une vie de luttes contre le mensonge et l’injustice ». En comparaison de quoi l’autre victime manquait d’éclat.

À cause du mystérieux Luger – sur lequel le silence avait été bien gardé –, ce passé de résistant me fit longuement rêver ; sans aucun profit : je sentais qu’il y avait un rapport, mais il m’échappait.

Nous eûmes en outre les honneurs de la presse nationale, de la radio et de la télévision. Les ondes hertziennes n’avaient pas droit de cité aux Sycomores, mais le reste de la France, Touraine comprise, put découvrir – ou reconnaître –, sur petit écran, mon pâle minois. Je supportais mal l’idée que mes élèves, mes collègues et autres relations obligées n’ignorassent plus rien de ma présence en des lieux subitement promus à la célébrité.

Elle profita aux commerçants du bourg, dont l’unique hôtel, déjà comble, comme j’ai dit, n’avait jamais refusé autant de clients. Les estivants de la région s’étaient donné rendez-vous aux Arsins, et les voitures ralentissaient en passant devant le portail de la propriété, que madame Dumuids avait choisi de laisser ouvert en permanence, pour ne plus voir se presser contre les battants, dans l’espoir de glisser un œil entre les lattes, des foules menacées d’asphyxie.

Nathalie elle aussi avait été mise au courant des événements avant même que je songeasse à l’en informer. Je lui avais pourtant téléphoné dès le lendemain du meurtre, lui expliquant que j’étais tenu de rester aux Arsins jusqu’à nouvel ordre. Elle avait offert de m’y rejoindre. Je l’en avais dissuadée, arguant de mes obligations, et de la crise du logement.

Le jour des obsèques arriva, après que l’autopsie demandée par le juge d’instruction eut confirmé la mort par étranglement, même pour Dumuids. La dépouille de Blanche eut droit à un service religieux, payé par madame Dumuids, mais celle de l’écrivain contourna l’église. Elles furent enterrées à une demi-heure et quelques caveaux de distance seulement, de sorte que les publics se mélangeaient, pour inégaux qu’ils fussent, et que l’assistance au complet, après le discours du maire, profita de celui du père Jablonski, surnommé Jean-Paul par ses paroissiens, à cause de ses lointaines origines polonaises et aussi d’une vague ressemblance de traits avec le pape. Les cercueils, eux, se ressemblaient beaucoup, à part cette croix sur le moins long.

Madame Dumuids n’avait pas eu le cœur de refuser les condoléances, et le défilé se prolongea. Blanche n’étant guère représentée que par le clan Dumuids, si l’on excepte deux parents très éloignés, la veuve de l’écrivain dut subir double assaut. Mais, fidèle à elle-même, elle plaignit tout le monde sans se laisser plaindre. J’eus d’ailleurs ma part de commisération ; à peine avais-je pris sa main qu’elle serra énergiquement la mienne, en chuchotant :

– Si vous saviez, cher monsieur, comme il m’est désagréable de vous voir coincé ici.

Je bafouillai n’importe quoi et m’enfuis.

La perte de plusieurs proches, amis ou parents très chers, n’a pu altérer l’intérêt particulier que depuis l’enfance je porte aux cimetières. Je ne crois du reste pas être le seul à m’y sentir plus vivant qu’en bien d’autres endroits, et les inscriptions funéraires les plus succinctes font galoper mon imagination. Aussi n’étais-je pas fâché de pouvoir explorer les lieux, tandis qu’un soleil mutin pourchassait entre les tombes les ombres de petits nuages.

Déjà je respirais mieux, quand un voyou portant casquette et complété d’un photographe prétendit m’interviewer pour je ne sais quel magazine. J’envoyai paître ces forçats de l’information. Ils se rabattirent sur Georges resté un peu à l’écart du groupe afin de me surveiller. Je ne pus m’empêcher de sourire. Ils allaient être bien reçus.

 

(À suivre.)

Accès direct aux épisodes :

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39
40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52
53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65
66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78
79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91

Publié dans Le Sourire du Scribe

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article