Le Sourire du Scribe, 85

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 85

Bouyou plissa de nouveau le front, jura, ralluma sa cigarette, en tira une longue bouffée, finit son demi, en commanda deux autres, je protestai, « Bon, alors un double, Driss », attendit d’être servi, empoigna l’anse de son imposante chope, en but un quart d’une seule lampée, ses yeux plantés dans les miens, s’essuya les lèvres, et dit :

– Ce fil de nylon dans lequel Daniel se serait pris les pieds, pourquoi ne l’a-t-on pas retrouvé ?

– Jacques l’a escamoté. Et devant moi ! Le fil passait sous les volets, et l’autre extrémité était fixée à l’un des pitons articulés qui maintenaient les siens ouverts. En se penchant à sa fenêtre pour les fermer, il a tiré dessus, et l’a laissé pendre le long du mur. Qui s’aviserait de regarder à l’extérieur immédiatement après la découverte du corps ?

– Il a récupéré le fil plus tard. Habile. Et pour le double meurtre ?

– Son plan consistait donc à tuer Blanche dans le bureau. Il a imaginé de se cacher derrière la porte après avoir ouvert le robinet du lavabo, pour faire croire que Dumuids se trouvait dans le cabinet de toilette. Blanche entrerait, il attendrait qu’elle ait posé son plateau, puis surgirait dans son dos et l’étranglerait. Mais le sort en a décidé autrement.

– Louis Racine entre en scène.

– Tout juste. Et c’est moi, en définitive, qui ai envoyé Dumuids à la mort. Il vient à peine de prendre la route quand je manque de le renverser, avant de me retrouver dans le fossé. L’accident risque d’attirer du monde. Je peux demander de l’aide aux habitants des Sycomores, auquel cas il vaudrait mieux que le maître de maison soit chez lui. Tant pis pour son rendez-vous, tant pis si la mère Lethuillier le voit ; il se replie sur le sentier, raccroche son vélo et fonce vers le bureau.

– Où il tombe sur Jacques.

– Pas exactement. Dans sa précipitation, il a fait assez de bruit pour qu’il l’entende arriver. Or à ce moment précis, Jacques se trouve derrière le paravent. Il a déjà sonné Blanche, et il vient d’ouvrir le robinet du lavabo. Il le ferme en toute hâte – mal – et reste caché. Dumuids entre, ôte son déguisement, le fourre dans la valise, où les galoches boueuses laisseront des traces ; il enfile sa robe de chambre, débranche le petit magnétophone, le range...

– Un instant ; Jacques ne l’avait pas arrêté ?

– Peut-être que si, mais que Dumuids ne s’en est pas vraiment rendu compte, ou a différé la résolution de l’énigme. Vite, il s’assied devant sa machine à écrire, et sonne Blanche, histoire de confirmer sa présence. Voilà Jacques pris au piège, obligé de neutraliser son beau-père. Comment ? Un coupe-papier est là, à portée de main. Il s’en empare, et frappe. Dumuids s’effondre. Il le traîne jusqu’au fauteuil et lui glisse dans les mains un journal, qui fait écran. Puis il court se cacher derrière la porte. Blanche entre, ne remarque sans doute pas que Dumuids lit son journal sous un lampadaire éteint – Jacques n’a pas pensé à le rebrancher, ou n’en a pas eu le temps –, pose son plateau. Il l’étrangle. Et, comme tout à l’heure, dans son désarroi, ou sa folie, il a porté au vieux cochon un coup plus grave que prévu, il décide d’achever au fil de nylon cette victime imposée.

 

(À suivre.)

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Publié dans Le Sourire du Scribe

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