Le Sourire du Scribe, 52

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 52

Je m’étais accoudé au marbre de la cheminée : un soutien comme un autre ; réussissant peut-être à dissimuler mon trouble, sûrement pas à le dominer.

Une puissante voiture monta l’allée. C’était la Mercedes. Georges entra par la porte-fenêtre.

– Voilà votre amie à bon port, me lança-t-il. Faut pas rêver. Sans moi, elle serait encore à attendre, les pieds dans les orties.

– Merci pour elle.

– De rien. Ce qui m’a surpris, c’est ce qu’elle m’a dit. Que vous ne comptiez plus partir.

– Je serais revenu dès que nécessaire.

– Personne n’en a jamais douté.

Ursule profita du silence qui suivit pour informer Georges que le juge et le commissaire déjeuneraient avec nous.

– À propos, où sont les autres ? demanda-t-il.

– À Ouzoir.

Bouyou ricana :

– Ah ! les intellos...

Ils rentraient justement. Claire se dit épuisée par l’excursion. Tandis qu’on prenait l’apéritif, elle vanta tout de même les charmes de l’abbaye, mais déplora qu’elle fût si mal entretenue. Jacques était surtout sensible au silence qui y régnait, et Daniel l’approuva de longs hochements de tête. On devinait que la visite leur avait été gâchée par l’impénitente jacasse.

– Mon prochain livre, c’est là-bas que j’aimerais l’écrire, dit Piéchaud. Je vais demander l’autorisation de m’installer dans l’ancienne bibliothèque, la librairie, comme on disait autrefois. Une belle salle, avec vue sur le cloître et sur la vallée. Jablonski m’appuiera sûrement.

– Ce serait moins triste que le pavillon, dit Ursule.

Bouyou saisit la balle au bond :

– Ce pavillon, vous vous en servez ?

– De temps en temps, dit Jacques, pour travailler. Mais il y a tout le confort, on peut y habiter.

– Nous l’avions proposé à madame Moineau, dit Ursule ; gratuitement, bien sûr. Elle a toujours refusé.

– Raoul n’a pas dû s’en plaindre.

– Que vas-tu insinuer ? C’est lui qui en a eu l’idée le premier.

– Une idée pertinente, dit Piéchaud.

Estelle commençait à mettre le couvert. Je voulus l’aider, mais déjà Bouyou s’était emparé d’une pile d’assiettes.

– J’aime ça, dit-il, ça me rappelle la maison. En ce moment, elle est bien vide.

Ursule comprit enfin :

– C’est vrai, Clotilde est partie rejoindre les enfants... Mais dis donc, Michel, pourquoi ne logerais-tu pas ici pendant son absence ? Tu aurais le pavillon pour toi tout seul, et tu prendrais les repas avec nous. Réfléchis, tu es à un quart d’heure de Clermont. Et puis demain c’est ton jour de congé. Reste au moins ce soir. Évidemment, il n’y a pas le téléphone.

– Ça, c’est embêtant, dit son beau-frère avec un grand sérieux. Je crois que je vais plutôt descendre aux Perce-neige.

– Encore un ! C’est une épidémie. Voyons, Michel, tu seras aussi bien ici que là-bas. On n’y mange pas mieux, et pour cause.

– Et la cave des Sycomores est supérieure, fit Georges. Je ne dis pas ça pour vous convaincre, bien sûr. On a parfaitement pigé la manœuvre. À mon avis, les Perce-neige sont en train de devenir une annexe de l’hôtel Dumuids. Rien d’étonnant quand on sait que le commissariat de Clermont n’est qu’une antenne du Café des Sports.

C’était pousser un peu trop loin la plaisanterie, et Ursule eut du mal à réchauffer l’atmosphère. Elle y parvenait enfin, grâce à des anecdotes relatives au prédécesseur de Fléchier, qui, du temps où l’Hostellerie s’appelait La Bonne Auberge, avait ruiné la réputation de l’établissement par son avarice, quand je laissai tomber deux verres à bordeaux, dont il fallut chercher les éclats jusque sur la terrasse. Georges me tança d’importance, et nous passâmes à table.

 

(À suivre.)

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