Le Sourire du Scribe, 56

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 56

 

8.

 

Bouyou et Rohon s’en allèrent ; mais le beau-frère d’Ursule dînerait et passerait la nuit aux Sycomores.

– Volubile, ce petit Rohon, ricana Georges après leur départ.

– Oui, dit Daniel, il n’a pas desserré les dents.

– Oh ! mais si ; il a fait honneur au cassoulet. D’ailleurs, ça suffit à me le rendre plus sympathique. Un homme qui aime le cassoulet ne peut pas être foncièrement mauvais.

– En tout cas, dit Claire, il n’a rien perdu de la conversation. Et il nous observait attentivement.

– Et alors ? dit Daniel. Ta réflexion prouve que tu l’observais toi aussi.

Les hommes restèrent au salon à boire de la mirabelle, Ursule et Claire bavardèrent dans la cuisine avec le commis, Estelle avait disparu.

Je sortis me promener dans le parc. Elle pourrait m’y rejoindre, si elle désirait toujours me parler.

Mais comme elle ne venait pas, je m’éloignai un peu plus de la maison, et me retrouvai devant le portillon. Là, sous l’appentis, je vis l’arrosoir auquel je ne confierais pas mes notes. J’espérais que le grimaçant comprendrait que j’en avais été empêché. Peut-être était-il dans les parages, peut-être même m’épiait-il à travers les fusains. Hélas !

Machinalement, j’ouvris le portillon, frappé de nouveau par l’absence de tout grincement. Je contemplais le bois rongé, les gonds. Rouillés, mais récemment graissés. Curieux. Ce n’était pas le genre de la maison. Aux Sycomores, on semblait préférer les tables bancales, les étagères de guingois, la porte d’entrée hurlait en raclant le carrelage du vestibule. Mais ce portillon, qui servait si rarement, ne grinçait pas.

Qu’est-ce que cela pouvait bien me rappeler ?

Je n’eus qu’à lever les yeux pour éprouver la satisfaction caractéristique du mathématicien découvrant soudain la seule bonne manière de résoudre un problème.

Le vélo de Dumuids !

– Pourquoi souriez-vous ?

Jacques approchait à grands pas.

– Ce serait long à expliquer, répondis-je. En gros, je viens de comprendre quelque chose.

– Vous avez de la chance. Moi, ça fait un moment que je ne comprends plus rien. Estelle...

Il s’arrêta. Un peu de neige coula dans mon dos.

– Elle pleure dans sa chambre. Je lui apportais un livre qu’elle m’avait demandé ; je l’ai trouvée en larmes. Le contrecoup, me suis-je dit. Mais elle a repoussé mes consolations, me reprochant d’être « à côté de la plaque ».

– Étrange.

– Pour le moins. Enfin, ce n’est pas d’Estelle que je voulais vous entretenir.

Et il me poussa sur le sentier, refermant le portillon derrière nous.

– Je vous dois une explication, dit-il.

Il avait minimisé l’incident du garage, pour ne pas effrayer les autres, mais tenait à me faire savoir qu’il avait bel et bien été assommé, et à s’excuser de m’avoir pris pour son agresseur :

– Quand je pense que j’aurais pu vous blesser...

– Vous ne l’avez pas fait.

Arrivés à l’angle de la haie, au lieu de continuer dans le bois, nous avions tourné à gauche. Nous suivions maintenant un sentier beaucoup plus étroit, qui longeait la propriété. Brusquement Jacques s’accroupit, et je l’imitai.

De cet endroit, entre les branches des fusains, on distinguait tout l’arrière de la maison, en particulier la porte-fenêtre du bureau de Dumuids.

– Qu’en dites-vous ?

– Un poste d’observation idéal.

– Et regardez ce que j’y ai trouvé.

Il sortit de sa poche un kleenex qu’il déplia. Courts et fripés, apparurent deux mégots de gitanes.

C’était signé.

 

(À suivre.)

Accès direct aux épisodes :

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39
40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52
53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65
66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78
79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91

Publié dans Le Sourire du Scribe

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article