Le Sourire du Scribe, 48

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 48

 

7.

 

– Ces jeunes de maintenant, tous des pédés, opina l’unique consommateur du Café des Sports au moment précis où je poussais la porte.

M’était-ce adressé ? Le patron scruta le fond de son évier. Je m’accoudai au comptoir, le plus loin possible du penseur, un suant voyageur de commerce qui, pour tenir le coup jusqu’à l’heure de l’apéritif, buvait du vin.

– Vous me remettez une petite côte ? commanda-t-il en m’observant de biais.

– Et pour monsieur ? s’enquit le patron.

– Un ricard.

Dès lors, on me considéra. Le patron se montra même exagérément amène, sans doute parce qu’il se rappelait m’avoir vu en compagnie de Bouyou ; probablement aussi parce qu’il espérait me soutirer des informations sur l’affaire. De sorte que le gros porc souffrit de solitude. Il dut démarcher. Sans finesse, comme bien on pense :

– Remarquez, il y a des exceptions (mot phonétiquement périlleux pour un imprégné, mais le spécimen avait de l’entraînement). D’ailleurs, faut pas toujours se fier aux apparences. Vous m’auriez connu quand j’étais jeune : encore plus maigre que le monsieur. Je rayais ma baignoire,

Seuls les gros porcs me trouvent maigre. En général on m’envie ma sveltesse, sauf peut-être les jours de grand vent.

– Vous aviez quand même pas les cheveux longs ? gloussa le patron en clignant de l’œil à mon intention.

Je ne pus m’empêcher de sourire. L’ancien maigre théorisa :

– Moi, les cheveux longs pour les mecs, j’ai rien contre, du moment qu’ils ont des couilles.

Fier de lui, il se violaça les lèvres.

Puis le patron souligna que la mode avait changé. Maintenant, les jeunes avaient tendance à se raser la tête.

– C’est fini les pinques, objecta le vineux.

– Non, ceux-là c’est les skinèdes.

Un débat s’ensuivit.

Qu’est-ce que je fichais là ? Le nez dans mon verre vide, les yeux fascinés par des écriteaux cent fois vus (N’engueulez pas le patron, la patronne s’en charge et autres impérissables facéties), je me sentais sombrer, quand une dernière pancarte s’offrit, miraculeuse : Il est interdit de faire le con.

Je remerciai la Providence. Pile comme j’allais commander un deuxième ricard, un feu rouge s’était allumé. C’était bon de se savoir ainsi protégé contre soi-même.

– Tout ça, c’est de la faute des Arabes, s’accordaient les orateurs.

– La preuve, asséna le patron, ici, aux Arsins, y a pas d’Arabes, y a pas de chômage non plus.

Fuir.

– Vous avez des crimes quand même. Et des beaux. C’est des drogués qui ont fait le coup, non ?

– Y a pas de drogués par ici.

– Alors là, cher monsieur, laissez-moi vous dire qu’on a parfois des surprises.

Je fis tinter une pièce de dix francs sur le comptoir.

La porte s’ouvrit et Bouyou entra.

– Bonjour, commissaire, lança joyeusement le patron.

– Tiens, j’en connais un qui va pouvoir payer sa tournée. Bonjour, messieurs.

 

(À suivre.)

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