Le Sourire du Scribe, 4

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 4

 

On me fit asseoir dans un large fauteuil tendu de velours grenat. Le salon, d’une bonne quarantaine de mètres carrés, était décoré avec goût, et il y régnait une douce chaleur.

– Grâce à vous, me voilà tiré d’un mauvais pas. Je ne sais comment vous dédommager...

– Vous ne parlez pas sérieusement, j’espère, monsieur... ?

– Racine. Louis Racine.

– Tiens ! comme le fils de Jean.

– Mes parents n’étaient pas aussi cultivés que vous.

– C’est amusant. Vous écrivez peut-être ?

– Moins souvent, moins régulièrement et surtout moins bien que je le voudrais, mais enfin, quand l’inspiration daigne me visiter...

Estelle entra. Je me levai.

– Monsieur Racine a manqué le virage, ma chérie. Il se remet de ses émotions, en attendant que je le conduise aux Perce-neige.

Je serrai la fine main tendue.

– Excusez-moi si je vous ai fait peur, tout à l’heure.

– Vous ne m’avez pas fait peur. On m’a appris à être prudente, c’est tout.

– Que diriez-vous d’un café ? intervint la mère. Ou d’un thé ? Ou préférez-vous un alcool ?

Nous étions café tous les trois.

– Blanche ne doit pas être couchée. Estelle, ma chérie, veux-tu lui demander de nous préparer ça ?

Puis, se tournant vers moi :

– Ainsi, vous écrivez. Et le reste du temps, que faites-vous ?

– J’enseigne les mathématiques.

– J’aurais juré que vous étiez prof, dit Estelle en sortant.

Tandis que je digérais le compliment, mon hôtesse reprit :

– Mon mari est lui-même un écrivain assez connu dans notre région. Peut-être avez-vous entendu parler de Raoul Dumuids ?

– À vrai dire, non ; mais je ne suis pas d’ici.

– Depuis qu’il a pris sa retraite – il était secrétaire de mairie –, il se consacre exclusivement à ses activités littéraires. Il travaille par exemple à une histoire de Clermont qui lui prend pas mal de temps. Et vous, qu’écrivez-vous ?

– Oh ! des babioles. Rien qui mérite votre intérêt.

– Et puis il y a mon gendre, Jacques Piéchaud, qui écrit. Lui, ce sont des poèmes, des nouvelles, un ou deux romans. Il a du talent, un style très personnel. Mais je doute que vous le connaissiez, il publie peu. C’est dans sa nature, il est plutôt du genre renfermé. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir la dent dure comme critique littéraire. Enfin, vous voyez, vous êtes tombé dans une famille d’écrivains.

Le nom de Jacques Piéchaud ne me disait effectivement rien, mais celui de Raoul Dumuids commençait à éveiller en moi des souvenirs. Je me rappelai avoir lu dans la presse locale, quelques années auparavant, un article dithyrambique sur le désormais retraité secrétaire de la mairie des Arsins. On ne tarissait pas non plus d’éloges pour son épouse, bienfaitrice tous azimuts. Et je me demandais si Nathalie ne possédait pas, entre autres ouvrages consacrés à la région, une brochure signée Dumuids, quand Estelle rentra, les sourcils adorablement froncés :

– Blanche est introuvable. Je pensais qu’elle était dans sa chambre, mais Georges dit que non.

– Et chez ton père ? Il a demandé du café tout à l’heure.

– Ça fait un bon moment qu’il a sonné. C’était avant l’arrivée de monsieur Racine. Tu crois qu’elle pourrait y être encore?

– Le meilleur moyen de s’en assurer...

– Ah ! non, coupa Estelle ; je n’y vais pas.

– Écoute, ma chérie, il faudra bien que ton père daigne sortir de sa tanière quand les Mouzon seront là. Et on ne l’entend plus taper. Il a peut-être fini son chapitre.

La jeune fille repartit, visiblement à contrecœur. L’atmosphère tout d’un coup était devenue pesante. Nous tendions l’oreille. D’un endroit éloigné de la maison nous parvenaient des échos du Crépuscule des dieux. Puis un pas lourd ébranla l’escalier. et un homme d’une soixantaine d’années apparut dans l’encadrement de la porte.

Je me levai, moins pour saluer le nouveau venu que mû par une force irrésistible. Estelle revenait, le visage durci.

– Je ne comprends pas, dit-elle, j’ai frappé plusieurs fois et personne ne répond.

 

(À suivre.)

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