Le Sourire du Scribe, 55

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 55

Une image s’imposa brusquement à mon esprit, celle d’un étau se refermant autour de moi. Levant les yeux en entendant prononcer mon nom, je vis Bouyou qui m’observait d’un air bizarre. Il m’avait plusieurs fois mis en garde, sans préciser la nature du danger ni l’identité de l’ennemi, mais toujours avec ce regard-là. Et, tandis que je répondais à la question que Jacques venait de me poser, sur la réparation de ma voiture, j’éprouvais la sensation d’une présence hostile toute proche, sensation que renforçait la lueur persistant dans l’œil du commissaire, et qui se mua en certitude quand je repensai à mes notes disparues.

Elles ne s’étaient pas envolées ! Quelqu’un les avait prises, qui savait où les trouver. Et il n’était pas le seul, comme le prouvait la perquisition des gendarmes, ordonnée par Rohon. Qui avait indiqué la cachette au juge ? Georges, sans doute : il aimait tant les trous de serrure ! Dans ce cas, pourquoi n’avait-il pas lui-même exploré la gouttière ? Et qui l’avait fait avant les gendarmes ? Estelle ? Elle avait dit vouloir me parler. De quoi ? De ma relation avec Nathalie ? De la disparition de mes papiers ? Sûrement pas de sa fugue.

Au fait, ma chambre donnant sur le devant de la maison, on avait pu m’apercevoir du parc, et même de la route. Et il y avait pas loin la baraque de la mère Lethuillier. Bon sang ! j’avais oublié la vieille fouine. Dès que possible, je vérifierais si ma fenêtre était visible de chez elle.

Heureusement pour le grimaçant, rien dans ces notes ne laissait deviner leur destination. Elles se réduisaient en apparence à ce qu’annonçait leur titre, aux réflexions intimes d’un homme habitué à raisonner, auteur de quelques polars, et impliqué malgré lui dans une affaire pour le moins broussailleuse.

– Un type intelligent, disait Georges.

– Peut-être un peu trop sûr de lui, risqua Jacques.

– Et trop cul-bénit à mon goût, décréta Claire.

Ils parlaient de Baroncle.

À l’étage, une porte claqua.

– Encore ! s’exclama Ursule.

​– L’esprit souffle dans cette maison, dit Daniel, copiant son beau-frère.

– Espérons qu’il vient de rendre le dernier soupir, dit Bouyou.

Cet odieux jeu de mots n’amusa que lui.

– C’est ma faute, dit Claire, je laisse toujours fenêtres et portes entrouvertes. Les pièces fermées m’angoissent.

Ursule sourit tristement :

– Pour Raoul, c’était l’inverse. Il aimait se calfeutrer. Vous n’auriez pas introduit une mouche dans son domaine.

– Elle aurait vite succombé aux odeurs de tabac, dit Georges.

Bouyou reposa son verre :

– Raoul ne craignait pas les mouches, elles ne savent pas ouvrir les portes. Il avait d’autres raisons de se barricader. Ça lui a coûté cher.

Et, sans tenir compte du geste d’impatience de Daniel, il poursuivit à l’adresse de Georges :

– Je me demande comment vous avez pu enfoncer la porte, avec un verrou pareil.

– Pourquoi dis-tu que ça lui a coûté cher ? demanda Estelle.

Le commissaire leva le menton, rassembla les convives d’un regard satisfait, et répondit :

– Parce que ce verrou, c’était pour le meurtrier l’assurance que le public n’entrerait pas trop tôt.

 

(À suivre.)

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