Le Sourire du Scribe, 67

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 67

– Tout de même, dis-je, les Dumuids ne poussaient pas l’abnégation jusqu’à s’interdire d’utiliser Blanche comme bonne.

– Ils lui confiaient de petits travaux domestiques. Elle ne s’en est jamais plainte.

– Ce n’était pas son genre.

– Considérez qu’elle leur devait beaucoup. Ils l’ont entièrement prise en charge dès l’inculpation de son père. Ç’a été pour elle comme une seconde naissance. Ils voulaient même l’adopter, vous savez ?

– Mais elle est morte. Et Motteux pense que l’assassin fait partie de la tribu, comme il dit. Il y aurait donc aux Sycomores quelqu’un d’une philanthropie spéciale.

– Un monstre à l’apparence trompeuse... Qui ?

– Mystère. Ce qui est à peu près sûr, c’est que Blanche, ou Dumuids, ou les deux, ont été tués parce qu’ils en savaient trop sur l’affaire.

Jablonski hochait la tête, énigmatiquement.

– Vous qui connaissez bien le canton, poursuivis-je, vous ne voyez pas qui pourrait être ce fameux cycliste ? Impossible de mettre un nom sur une silhouette pourtant familière à deux de vos paroissiennes. On croirait un fantôme.

– C’en était peut-être un.

– Justement, les âmes, c’est de votre ressort.

– Dieu seul les peut pénétrer.

Il avait manifestement envie que l’entretien se terminât là. Son verre était vide. Je finis le mien, et me levai :

– Merci pour ces renseignements.

– Je n’ai fait que mon devoir.

Dans la rue, je fus surpris de la chaleur ambiante et du bleu du ciel, comme si je me fusse attendu à plonger dans la nuit. J’avais déjà éprouvé cette sensation en sortant du cinéma après une séance de l’après-midi.

Instinctivement, je me retournai vers le presbytère. Une forme humaine quitta la fenêtre où mon regard s’était posé, une fenêtre de l’étage.

Mais j’avais eu le temps de reconnaître Blanche.

 

*    *    *

 

Un tremblement me secoua telle une feuille au vent.

Blanche ? Mais non ; son père ! Ils se ressemblaient tellement ! Jablonski m’avait roulé dans la farine. Il cachait Motteux.

Alors pourquoi continuais-je à être sûr d’avoir vu une jeune fille ?

Paralysé, les yeux écarquillés, j’entendis un pas derrière moi.

– Tu rêves ?

C’était Bouyou.

– Tu en fais une tête ! Qu’est-ce que tu regardais comme ça ?

Je respirai à fond, le pris par le bras et l’entraînai vers la place.

– Rien, je réfléchissais.

– Tu étais chez Jablonski ? Un hypocrite.

– Et toi, que viens-tu faire ici ?

– Moi ? Je te cherchais pour te payer l’apéro. Romero a vu ta voiture en passant.

– Romero ?

– Tu connais ma belle-sœur ; il m’apportait des documents, elle l’a invité à déjeuner.

– Rentrons, alors.

– Non, j’aimerais causer un peu avec toi. Au calme.

C’est-à-dire au Café des Sports. Pas un client. Le patron, attablé, les traits tirés, en était au fromage. Il se précipita vers nous.

– D’habitude, je mange après, s’excusa-t-il d’une voix mate, mais comme ce matin je me suis levé à cinq heures... Alors, commissaire ?

– Quoi, alors ?

Il vacilla sous le choc.

– Vous n’êtes pas au courant ? Je pensais que vous veniez pour ça.

 

(À suivre.)

Accès direct aux épisodes :

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39
40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52
53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65
66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78
79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91

Publié dans Le Sourire du Scribe

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article