Le Sourire du Scribe, 20

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 20

Quant à mon accident, il devait s’être produit vers 21 h 05. Il suffisait en effet de dix minutes, en roulant vite, pour aller de Clermont aux Arsins. Or je me rappelais avoir quitté Clermont à moins cinq, impatient de retrouver Nathalie – ou plutôt d’en finir. C’est d’ailleurs au Fast’Hoche, on le sait, que j’avais repris des forces. Et il me semblait bien avoir vu, en chemin, une voiture de couleur claire garée sur l’accotement, sans doute le break de Piéchaud ; le poète devait être déjà parti solliciter, en vain, et non sans risque, l’assistance des Ricoud. Des gens peu aimables, mais dont tout le monde excusait la conduite : quelques années auparavant, ils avaient perdu une de leurs filles, victime d’un sadique (la petite Rachel du cimetière). Déjà méfiants, cette catastrophe avait fait d’eux de vrais sauvages.

À certaines réflexions de Rohon, j’avais compris qu’il s’interrogeait principalement sur la façon dont le meurtrier avait procédé, ce qui n’était pas une mauvaise méthode, en l’absence totale de présomptions concernant le mobile du crime. Il avait plusieurs fois employé l’adjectif impossible, signe d’un découragement qui se lisait aussi dans son regard. Non qu’il s’attardât sur cette ultime provocation de l’assassin, les issues fermées de l’intérieur ; mais, de son propre aveu, il ne parvenait pas à se représenter l’enchaînement de ses actes. Comment les victimes avaient-elles pu se laisser surprendre ? Dans quel ordre avaient-elles été tuées ? Pourquoi Dumuids avait-il été frappé avant d’être étranglé ? Le juge parut un moment séduit par l’hypothèse qu’on eût affaire à plus d’un assassin. Rien cependant ne le prouvait, et, pour finir, cela « cadrait mal ».

– Je ne crois pas aux mises en scène collectives, déclara-t­-il.

– Le travail d’un  seul homme ? osai-je, vaguement honteux de ma cuistrerie.

– Voilà. Restons cartésiens.

Cependant il ne négligeait aucune hypothèse ni aucun détail, indifférent aux emportements de Georges sinon à la douleur des survivants.

Après la reconstitution, les gendarmes une fois partis, il s’était entretenu quelques instants avec Ursule, puis était retourné seul dans le bureau, où il s’était enfermé, nous priant de l’attendre au salon. En chemin, la veuve à son tour dit quelques mots à Estelle. Je compris bientôt que Rohon avait cherché à préparer les plus proches des victimes à une dernière épreuve. Cela n’empêcha pas Estelle de tressaillir quand nous parvint, mêlé à la musique de Wagner, un bruit de machine à écrire.

Le juge mit assez vite fin à l’expérience et nous rejoignit. Il tenait à la main une feuille de papier portant quelques lignes dactylographiées.

– Encore toutes mes excuses, madame, pour cette ultime vérification. Vous avez entendu, j’imagine ?

– Comme si ç’avait été Raoul lui-même.

– Bruyante, cette machine.

– Il n’en aurait pas voulu d’autre.

– Maman la lui avait offerte pour ses vingt ans, intervint Estelle.

Rohon glissa la feuille de papier dans son attaché-case. Puis il nous salua et s’en alla.

Georges l’avait suffisamment déploré : à part les deux cadavres, et les taches de sang sur la main droite du Scribe, le meurtrier n’avait guère laissé de traces de son passage. Ainsi démuni, Rohon saluait les moindres trouvailles, comme cette valise glissée sous une des bibliothèques, et pas tout à fait vide : elle contenait un peu de terre, dont l’analyse démontra qu’elle provenait du parc ou des alentours.

– C’est de la bonne terre, avait dit Georges au juge. Gardez-la, vous y planterez vos choux.

 

(À suivre.)

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