Le Sourire du Scribe, 59

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 59

– Au revoir, me dit René, qui tenait l’alcool aussi bien que son père.

Baroncle me raccompagna. Dans l’entrée, je remarquai une bibliothèque pleine de romans policiers.

– Vous avez là une belle collection.

– Oh ! ça, c’est rien. Il y en a le double dans la chambre ; sans parler de la cave. On sait plus où les mettre. Ça fait râler ma femme ; la lecture, c’est pas son truc. Mais moi, je lui reproche pas ses cassettes vidéo !

– Chacun ses goûts.

– Voilà. Un qui est passionné, c’est monsieur Hennequin. Il m’en a donné, des livres ! Oui, donné. Tous les Dickson Carr que vous voyez là, c’est lui. Eh ! entre nous, si je puis me permettre, l’affaire Dumuids, c’est un véritable polar !

– Elle sera donc résolue un jour.

Heureusement pour moi, le garagiste ignorait à quoi j’employais mes loisirs. Il m’eût été encore plus difficile de lui échapper. Surtout qu’il possédait Tous les pigeons s’appellent Norbert, cette bricole qui s’est un peu moins mal vendue que le reste.

Comme nous arrivions à la R11, une voiture s’engagea sur la route, emportant plusieurs jeunes gens au son du tube de l’été (Surfing On The Styx, par les Snails), tandis que la silhouette trapue de Bouyou se profilait derrière les pompes.

– Je venais te chercher, me dit-il.

– Bonsoir, commissaire, dit Baroncle. Vous tombez à pic, monsieur Racine s’en allait.

Il me tendit mes clés, mes papiers, nous salua et remonta l’escalier. À mi-hauteur, il se retourna :

– Surtout, si vous avez le moindre problème, n’hésitez pas : de jour comme de nuit, toujours à votre service.

Bouyou avait déjà pris place côté passager.

– Michel...

– Oui ?

– Je préférerais que tu conduises.

– Quel poivrot, ce Racine ! Allez, je te ramène.

Il resta silencieux pendant tout le trajet, mais, une fois la voiture garée dans l’allée des Sycomores, il me demanda sans préambule :

– Tu n’as rien à me dire ?

– Concernant ?

– Ta thèse de doctorat sur les faux culs.

– Hein ?

– Ton manuscrit, quoi.

– Les gendarmes n’ont rien trouvé.

– Content de l’apprendre.

Je vivais des secondes pénibles. Pas tant à cause de l’alcool, dont les effets, d’un seul coup, s’étaient estompés, mais parce que je ne doutais plus que Bouyou soupçonnât la vérité.

– Que vas-tu me reprocher ? D’avoir consigné par écrit mes réflexions sur l’affaire ?

– Non, de ne pas avoir joué franc jeu. Tout ce que tu caches est une raison de plus pour te suspecter. Qu’est-ce que tu espères? La garde à vue ? La mise en examen ? Tu sais, Rohon a été jusqu’à présent d’une rare patience avec toi. Ça pourrait ne pas durer.

– Il fallait bien que je prenne certaines précautions. La preuve, mes notes ont disparu.

– La preuve ! La preuve que ces précautions ne servaient à rien !

Il alluma une cigarette. Une gitane.

– Laisse-moi digérer la nouvelle. Je savais que tu avais menti à Rohon, qui, entre nous, n’est sûrement pas dupe. Mais voilà que tu me mens à moi aussi, et en me servant un bobard encore plus nase. Tu me prends pour qui, exactement ?

– Écoute, c’est vrai que je n’ai pas détruit mes notes, mais je te jure que je ne sais pas ce qu’elles sont devenues.

– Encore ? Non, merci, Racine. Change de disque.

– Je n’en ai pas d’autre.

– Eh ! bien, je préfère me passer de musique. Tiens, voilà tes clés. Gaffe qu’elles s’envolent pas.

Il descendit de voiture et, sans m’attendre, se dirigea vers la maison illuminée. Je le suivis. Un conflit avait éclaté dans mon crâne entre le refrain de Surfing On The Styx et cette interrogation non moins obsédante : devais-je continuer à protéger Motteux ?

 

*    *    *

 

(À suivre.)

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