Le Sourire du Scribe, 23

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 23

Chaque jeudi, franchissant les limites du monde connu, nous partions explorer, par-delà les dernières tours de la cité, des terrains vagues devenus savanes, steppes, toundras et autres pampas, et là, sous sa conduite, nous attaquions les diligences, chassions le mammouth, débusquions les Martiens, cherchions de l’or (parfois en vain), bâtissions des citadelles, dérivions au gré des courants sur des radeaux de fortune, ou tout simplement, réunis autour d’un bon feu, dégustions des steaks de bison arrosés de soda Vérigoud – notre boisson fétiche. Sans autres ressources que sa force de persuasion, Bouyou plantait le décor ; puis il élaborait le scénario, tenant patiemment compte de nos suggestions, mais toujours soucieux de la qualité didactique des contenus. Par exemple, nous autorisait-il la winchester pour la chasse à l’aurochs, il ne nous en laissait pas ignorer l’anachronisme. Nous savions tirer parti de son indulgence, et pûmes ainsi, du haut des cieux, lâcher sur la horde d’Attila un nombre plus que suffisant de bombes atomiques, tricherie dans laquelle nous ne voulûmes reconnaître qu’une ruse de guerre.

Bouyou lui-même confondait parfois la norme et l’écart, notamment dans l’usage qu’il faisait du vocabulaire. Bien avant, me semble-t-il, que ce mot se répandît chez les jeunes gens, il aimait à employer, pour les personnes comme pour les choses, l’adjectif débile, auquel cependant il attachait une valeur laudative. D’une grande richesse sémantique, débile, dans la langue de Bouyou, signifiait, selon le contexte, « amusant », « savoureux », « loyal », etc. L’humanité se divisait en deux catégories : les débiles – minoritaires – et les autres. Nous, nous étions débiles, et Bouyou le premier. Mais le plus débile de tous était monsieur Tuvache, à qui l’adolescent vouait la même admiration que les Six à leur chef. Professeur au lycée où Bouyou s’aventurait parfois, pendant nos propres heures d’école, il s’était pris d’affection pour ce cancre, qu’il invitait même chez lui. « Il me prête des livres, disait Bouyou, c’est débile. » À son insu, et avec la complicité de certains collègues et de madame Bouyou, il lui inculquait l’essentiel de ce qu’il refusait d’apprendre ailleurs. Et, à dix-huit ans, contre tous les pronostics, sauf peut-être celui de son tuteur, notre ami décrocha son B.E.P.C.

Las ! Parvenu au faîte de la gloire, Bouyou nous fut enlevé. Sa mère se remaria, au terme d’un long veuvage. Très amoureux d’elle, et nourrissant de hautes ambitions pour l’aîné de ses fils, ce père tardif mais résolu emmena toute la famille vivre à Paris. Depuis, je n’avais pas eu de nouvelles des Bouyou, à part une carte de Stéphane au Noël suivant, et où Michel avait tracé cette simple formule : « Salut, débile ! »

Je me demande si, au fond, il ne connaissait pas le sens premier de ce terme, et n’avait pas associé, dans sa vision du monde, le beau et le fragile, le bon et le faible, le meilleur et le perdant.

 

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(À suivre.)

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