Le Sourire du Scribe, 8

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 8

 

Madame Dumuids, qui jouissait manifestement d’une excellente réputation, mais surtout était belle-sœur de commissaire, avait obtenu comme une faveur que je ne passasse pas le reste de la nuit à la gendarmerie. De mon côté, si je n’avais pu fournir la moindre preuve de mon innocence, j’avais choisi de me comporter en brave petit prof dépassé par les événements. La pitié des uns conjuguée à l’influence des autres me permirent ainsi, vers deux heures du matin, de me glisser dans un bon lit.

Je n’espérais pas trouver rapidement le sommeil. Trop de pensées s’agitaient dans mon crâne, trop d’images défilaient devant mes yeux. Estelle avait du caractère, comme sa mère. Une grande poupée brisée : c’était Blanche. Le regard stupide de Dumuids. Et ce cycliste pressé.

Lors de mon bref passage à la salle de bains, j’avais surpris dans le miroir une expression que je ne me connaissais pas. « C’est baroque », avais-je articulé ; puis je m’étais souri : franchement, avais-je la tête d’un assassin ?

On avait voulu ouvrir la porte. Mouzon. Je m’étais dépêché de libérer les lieux, sans finir ma toilette.

Silence des plus relatifs. Grincements de parquet, frôlements, murmures. Un robinet opiniâtre. À qui était ce pas ? Cette voix ?

Les draps sentaient la lavande.

– J’ai monté votre valise dans la chambre bleue, avait dit Estelle.

Bercé par ces paroles, je m’endormis.

Je me réveillai dès l’aurore, en bien meilleure forme que ne l’eussent laissé prévoir les circonstances. Et, tout en m’habillant, ce n’est pas à elles que je pensais, mais au rêve que je venais de faire. Nourri par la réalité, il me paraissait plus réel.

Cela se passait dans une forêt. Le Scribe surgissait de derrière un sycomore, sorte de paravent. Il portait de grosses lunettes. De la pointe de son stylet, il frappait Dumuids qui lui tournait le dos. C’était le signal du début de la cérémonie. La forêt était maintenant à moitié calcinée. Et ce n’était pas Dumuids qui était mort, mais Georges. Car Dumuids, coiffé d’un képi de gendarme, épousait Blanche, dont on voyait bien à sa barbe qu’elle était un homme. La musique, bouleversante, fut applaudie. C’est moi qui la jouais. Toute la scène était en fait représentée sur une sorte de partition que j’interprétais au clavecin. C’était un opéra. Le livret était signé Scribe. Mais la musique ? Impossible de me rappeler le nom du compositeur.

Ce rêve me plaisait beaucoup. Il était même trop beau. Jamais je n’eusse osé en inventer de semblable dans mes livres.

Et soudain, cette idée m’en inspira une autre, qui s’imposa si fortement à mon esprit qu’elle me fit suspendre mon pas sur le seuil de ma chambre.

Le Scribe, cette famille d’écrivains... Ce double meurtre avait quelque chose d’écrit.

Pourquoi le feuillet prisonnier de la machine à écrire de Dumuids n’eût-il pas donné la solution de l’énigme ?

Au même instant, je mesurai la naïveté d’une telle supposition. Et, planté au milieu du couloir, je me reprochais ma sottise, quand une porte s’ouvrit en face de l’escalier. Estelle parut, vêtue comme pour sortir. M’apercevant dans la pénombre, elle s’arrêta sur les premières marches.

– Bonjour, chuchota-t-elle. Passé une bonne nuit ?

– Exécrable, mentis-je par délicatesse.

– C’est pour ça que vous ronfliez.

– Je me suis enrhumé sous la pluie.

Rarement je m’étais senti aussi minable.

– Moi, je n’ai pas fermé l’œil. Maintenant, ça va un peu mieux. Je vais faire un tour. Vous m’accompagnez ?

Et, devant mon hésitation :

– Il ne pleut plus.

 

(À suivre.)

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