Le Sourire du Scribe, 16

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 16

 

– Reprenons, dit Rohon.

Dès que l’instruction de l’affaire lui avait été confiée, ce jeune magistrat aux yeux d’acier sous des cils de fille et au crâne prématurément dégarni avait proclamé qu’il entendait « donner un bon coup de pied dans la fourmilière ». Désignait-il ainsi la communauté laborieuse et autarcique des Arsins, ou la maison Dumuids ?

– Et allez donc ! bougonna Georges. Troisième édition !

Malgré l’heure tardive, il faisait encore chaud. Madame Dumuids ne paraissait pas en souffrir, mais je regrettai mon intervention. Claire acquiesçait fougueusement :

– Monsieur Racine a raison, nous sommes entrés plus tard. Je ne me rappelle pas avoir entendu le bruit de la porte qu’on enfonçait.

Il fallait tout recommencer.

– Est-ce vraiment nécessaire ? demandai-je.

Rohon me toisa d’un œil sévère :

– On reconstitue, oui ou non ?

Et il enclencha le magnétophone.

À nouveau la voix de Birgit Nilsson nous enveloppa. À nouveau mon hôtesse et moi courûmes sur la terrasse, puis de la terrasse au couloir. À nouveau je me jetai contre la porte du bureau, rythmant mon élan sur celui de Georges. À nouveau le gendarme qui la bloquait s’écarta, le battant claqua contre la bibliothèque, et Georges trébucha sur le mannequin posé comme une flèche entre le seuil et l’autre mannequin, censé représenter Dumuids.

Nous tenions le bon bout. Chacun possédait à fond son rôle. Jacques et les Mouzon entrèrent au moment exact. On sentait les acteurs satisfaits de leur prestation, près d’oublier le véritable argument de la pièce. Et voilà qu’un cri jaillit :

– Estelle ! Toi aussi tu étais dans le bureau. Tu as fait une crise de nerfs, j’ai dû te gifler.

Georges poussa un soupir à fendre plus épais que l’âme :

– Quelle importance, voyons ?

Mais Rohon jubilait :

– Vous voyez, la mémoire vous revient. Reprenons.

Les bobines recommencèrent à tourner – et à me faire penser à des roues de bicyclette.

Comme le soir du drame, Estelle sembla perdre la raison. Elle joua si bien que des larmes me vinrent aux yeux. Rohon notait, le dos tourné au paravent qui masquait le cabinet de toilette. Georges n’y tint plus. En deux enjambées, il fut à la porte-fenêtre, qu’il ouvrit en grand, sans égards pour les rideaux. Puis il s’effondra sur le tabouret du clavecin.

– J’étouffe, gémit-il. À quoi rime ce perfectionnisme ?

– Vous oubliez celui de l’assassin, dit Rohon. Nous devons faire au moins aussi bien que lui. À ce propos, monsieur Hennequin, permettez-moi de m’étonner que vous ayez préféré enfoncer cette porte solidement verrouillée, alors qu’il était si facile de briser une vitre de la porte-fenêtre.

Georges posa sur lui un regard stupide. Et, secouant la tête :

– Alors là, juge, excusez-moi, mais vous m’avez eu.

Puis, hurlant presque, et détachant chaque mot :

– J’étais trop inquiet quant au sort de mon ami Raoul pour songer à ménager le matériel !

– Cependant, vous auriez pu attendre que madame Dumuids et monsieur Racine reviennent de la terrasse, ou vous y rendre vous-même. Or vous êtes resté devant la porte du bureau, avec mademoiselle Estelle, disons trente secondes ; c’est bien ça ?

– Oui, dit Estelle.

– Merci. Autre chose, maintenant.

Il contourna le fauteuil et se pencha sur le journal que tenait entre ses mains ridicules le mannequin figurant Dumuids.

– Refermez les rideaux, ordonna-t-il à un gendarme.

Puis il me fit approcher.

– Vous avez une bonne vue?

– Très bonne.

– Alors lisez.

 

(À suivre.)

Accès direct aux épisodes :

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39
40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52
53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65
66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78
79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91

Publié dans Le Sourire du Scribe

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article