Le Sourire du Scribe, 58

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 58

– Vous appelez ça un détail ! m’écriai-je.

Son sourire crispé m’agaçait.

– C’est que j’ai été trompé par la manière dont Georges présentait les choses. Pour lui, c’était une bonne blague, vous comprenez ? Il prétendait avoir rencontré Blanche une photo à la main. C’était la photo d’un homme, et Blanche paraissait très gênée.

– Un homme ? Qui ?

– Georges n’en savait rien. Par plaisanterie, il l’a baptisé Aspro, à cause de son teint livide. Je m’en souviens parfaitement maintenant. Il nous en a parlé un jour à table, alors que ça ne regardait personne. Il n’aimait guère Blanche, peut-être simplement parce qu’elle avait peur de lui.

– Et vous, votre hypothèse sur cet Aspro ?

– Vous devriez plutôt interroger Estelle. Elle connaissait Blanche beaucoup mieux que moi, c’étaient de grandes amies. Elles étaient même parties ensemble en Italie, l’été dernier, pour fêter leur bac.

– Essayez de revivre la scène. Qu’a dit Georges exactement ?

– Nous étions attablés pour le déjeuner. Il s’est mis à rire, et ma belle-mère lui a demandé pourquoi. « Blanche fait des progrès, a-t-il répondu. Je viens de la surprendre cherchant à dissimuler la photographie d’un homme. Un vrai cachet d’aspirine, le malheureux ! Monsieur Aspro en personne ! Normal, aimé d’une Blanche ! »

– A-t-elle entendu ses moqueries ?

– Je ne pense pas. Elle était à la cuisine.

– Quel jour était-ce ?

– Eh bien...

Il s’interrompit de nouveau.

– Le jour du meurtre ? proposai-je.

Mais son silence me renseignait assez.

 

*    *    *

 

Je retirai précipitamment mon verre. Baroncle n’eut pas le temps d’éviter à quelques gouttes de whisky de s’écraser sur la table basse carrelée.

– Bon, je n’insiste pas.

Mais, peu influençable, il se resservit.

Je regardai ma montre. Huit heures. Il fallait rentrer. Je me levai, freiné par ma somnolence et par la main de madame Baroncle.

– Allons, vous resterez bien dîner.

La langue lourde, je déclinai l’invitation. On m’attendait aux Sycomores.

– Je comprends, dit le garagiste, mais ce n’est que partie remise. Lisette ne cuisine pas trop mal, vous savez.

Et, frappant du pied à contre-mesure, il entonna :

– Elle est épatante, cette petite femme-là...

À ma gauche, on rosit.

– Mélanie ! Viens dire au revoir ! cria son père.

Mon élève reparut, outrageusement maquillée. Au naturel, elle était jolie, et paraissait plus que ses quinze ans ; le fard accentuait l’immaturité de ses traits.

– Elle sort, justifia sa mère.

Presque aussitôt, des coups de klaxon retentirent sous les fenêtres.

– Bonne soirée, chérie ; amusez-vous bien, mais ne bois pas n’importe quoi, et ne rentre pas après minuit, tu as compris ?

– Mais oui, maman.

Elle me tendit la main :

– Au revoir. À jeudi.

– À jeudi, ricanai-je niaisement.

Elle embrassa ses parents, et s’en fut.

Baroncle à son tour se leva.

– Bon, si vous devez y aller... Au fait, vous l’avez peut-être pas vu, je vous ai pas compté les balais d’essuie-glace. Cadeau !

Je ne sus quoi répondre.

 

(À suivre.)

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