Le Sourire du Scribe, 31

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 31

 

5.

 

La journée s’acheva dans l’ennui. Estelle, souffrante, ne quitta pas sa chambre, me faisant regretter de n’avoir pas accompagné son beau-frère à Clermont. Après le dîner, pris à la hâte, malgré les efforts d’Ursule pour animer la conversation (« Ainsi, vous connaissez Michel ? » etc.) et la générosité du défunt qui, par l’entremise du compétent Georges, nous découvrait un nouveau joyau de sa cave, les hommes se réunirent au salon. Mouzon, comme à l’habitude, lut quelques pages d’un gros livre en jetant aux chenets des regards interrogateurs. Symétriquement, Georges fuma une bonne touffe de caporal, pendant que je trônais face à la cheminée, les yeux tantôt fixés sur le velours du canapé, tantôt vagabondant sur les rayons de la bibliothèque. Là s’alignaient des photographies : Estelle et Blanche dans une barque, devant la silhouette caractéristique du Stromboli, Daniel et Claire en habits de mariés, Georges et Dumuids disputant une partie d’échecs ; au fait, qui menait ? Je m’étais levé pour mieux voir, et commençais à supputer les chances de chacun des joueurs, quand Georges, d’un toussotement, me signala mon indiscrétion. Je gagnai la terrasse, où Claire et sa mère goûtaient une fraîcheur relative.

– Vous paraissez vous ennuyer, me dit Ursule, m’invitant d’un geste à m’asseoir. Dommage que Jacques soit sorti. Vous vous entendez bien. Il vous a cherché, cet après-midi. Il comptait vous emmener à Clermont.

– Oui, nous nous sommes rencontrés. Mais j’avais la migraine. À présent, cela va mieux.

– Estelle vous a relayé, la pauvre chérie.

Cette remarque m’ouvrit les yeux : Ursule Dumuids, ne se plaignant jamais et plaignant toujours les autres, en fin de compte se plaignait sans cesse, mais indirectement. Non qu’elle en espérât des consolations : il fallait jouer son jeu, s’apitoyer avec elle sur le sort de chacun sauf d’elle-même – car alors elle se fût dressée de toute sa hauteur pour fustiger l’impudent.

Claire rentra, et j’en profitai pour m’ouvrir à mon hôtesse de mes scrupules :

– Loin de vous apporter le moindre réconfort, ma présence...

– Voulez-vous dire que vous vous sentez mal parmi nous ?

– Pas du tout, répondis-je vivement, en pensant à Estelle, et à cette mission que je n’avais pourtant pas encore acceptée.

J’obtins la confirmation désirée :

– Si vraiment vous êtes capable de supporter l’ambiance de cette maison, alors restez.

Était-ce un ordre ou un défi ?

Mais Claire revint, et nous parlâmes d’autre chose. Puis Ursule se leva, nous souhaita le bonsoir et s’en alla.

Il faisait maintenant tout à fait nuit, et je ne distinguais de ma voisine que les reflets de sa chevelure, éclairée par les lampes du salon. Nous restâmes quelque temps silencieux, le regard perdu dans les étoiles.

– Cela doit vous faire un drôle d’effet, dit-elle enfin, de partager brusquement notre intimité. Surtout dans ces circonstances. Non, ne croyez pas que je vous trouve indésirable. D’ailleurs, maman tient beaucoup à ce que vous restiez parmi nous. J’avoue que, sur le principe, je n’approuve pas son attitude, mais c’est vrai que vous êtes plutôt sympathique. Et Daniel pense comme moi. L’autre jour, Georges critiquait maman, pas devant elle, bien sûr. Il disait qu’il ne comprenait pas qu’on puisse admettre n’importe qui sous son toit quand on venait de perdre son mari. Daniel lui a rétorqué que vous n’étiez pas n’importe qui.

– C’est trop aimable de sa part.

Mais elle négligea cet étalage de modestie.

– Georges manque parfois d’intuition. Comme tous les scientifiques. Je ne dis pas ça pour vous, évidemment ; je parle des vrais scientifiques. Au fait, où exercez-vous ?

 

(À suivre.)

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