Le Sourire du Scribe, 39

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 39

Autre hypothèse : la belle veuve comptait sur moi pour découvrir le pot aux roses. C’eût été bien irréaliste de sa part. Certes, j’avais écrit quelques polars, mais comment l’eût-elle deviné ? Et puis ça ne faisait pas de moi un détective. Même si par ailleurs je m’estimais capable, muni de toutes les données, de résoudre n’importe quel problème de mathématiques jusqu’au niveau de la licence, les données, en l’occurrence, c’était à moi de les établir, et je savais, pour avoir bâti pas mal d’énoncés à l’usage de mes élèves, qu’ils dépendent du résultat auquel on veut aboutir et constituent un système. Or je ne disposais que d’un catalogue de phénomènes. En outre, je n’avais pas la prétention de ramener l’énigme des Sycomores à un simple exercice scolaire. Mon hôtesse, enfin, ne m’avait jamais fourni le moindre semblant d’indication capable d’orienter une enquête.

Troisième hypothèse : elle voyait en moi un futur gendre, soit qu’elle eût deviné la nature de mes sentiments pour Estelle, soit – ah ! délicieuse éventualité – qu’elle sût sa fille dans les mêmes à mon égard, soit enfin conjonction de l’un et de l’autre. Et je me laissai aller à la plus douce des rêveries, fasciné par le souvenir de la jeune fille endormie.

Non, il fallait réagir, rompre le charme.

Ce que je fis en inscrivant en tête de page le titre pompeusement plat de Réflexions sur un double meurtre. Je le soulignai sans hâte. J’avais tout mon temps.

La candeur de cette appréciation m’apparut aussitôt. Comment pouvais-je continuer à méconnaître le danger ? En accédant à la requête du grimaçant, ne lui donnais-je pas raison sur ce point : il y avait aux Sycomores un assassin, et parmi ses victimes potentielles un certain Louis Racine ? Je me représentais le tableau : Bouyou descendait de voiture, parfaitement à jeun, comme d’habitude, et d’un pas professionnel se mouvait à la rencontre d’Ursule. C’est débile, disait-il en se penchant sur mon cadavre. Rohon prenait des notes, Estelle versait une larme, et Georges s’apercevait enfin qu’il avait eu tort de me persécuter.

Je tressaillis. Un léger bruit m’avait tiré de mon sommeil. Était-ce la chute de mon stylo sur le sous-main de cuir ? Je tendis l’oreille. Rien.

Une gorgée de bière acheva de m’apaiser.

Mais le bruit recommença. Et je compris. On frappait à ma porte. Je me levai d’un bond, fis des yeux le tour de la pièce.

La lampe de chevet. Une lourde lampe en bois tourné. Je m’en emparai. On frappa encore.

– Qui est là ? articulai-je d’une voix dont j’eusse préféré qu’elle exprimât plus de surprise et trahît moins d’effroi.

– Georges.

La réponse ne me rassura qu’à moitié.

– Entrez.

La porte s’ouvrit lentement, et Georges entra.

– Vous buvez de la bière à cette heure-ci ? demanda-t-il.

– Il n’y a pas d’heure pour les braves.

– Vous, un brave ? Vous avez l’air terrorisé.

Il eut un ricanement sardonique et se laissa tomber sur le lit :

– J’ai à vous parler.

– Asseyez-vous donc.

– Ne faites pas cette tête-là. Et n’allez surtout pas prétendre que je vous empêche de travailler. Je vous ai observé par le trou de la serrure. Vous seriez mieux dans votre lit qu’à jouer les buvards.

Je tremblais qu’il n’aperçût mon titre. Mais l’épouvante me paralysa quand il ajouta, placide :

– Je vais être franc. Vous dormiez, je suis entré, ce que j’ai lu m’a beaucoup déçu.

– Ce simple titre ? prononçai-je à grand-peine.

– Vous savez comment on appelle les gens de votre espèce ? Des charognards, ou des vampires. Beau sujet, hein, l’affaire Dumuids, pour un écrivaillon en mal d’inspiration ? Mais, finalement, ce n’est pas votre manque de scrupules qui me gêne le plus.

– Quoi d’autre ?

– Votre imprudence, mon pauvre garçon ! Rendez-vous compte : tout à l’heure, n’importe qui aurait pu vous tuer ; moi ou un autre. Votre titre sonne bien. Mais vous imaginez, avec un troisième cadavre ?

Ses lèvres se retroussèrent en un déplaisant rictus.

 

(À suivre.)

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