Le Sourire du Scribe, 41

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 41

 

6.

 

– Bien dormi ? me lança Estelle comme je m’asseyais à la table du petit déjeuner.

Le ton manquait de chaleur. Je m’aperçus que j’avais complètement oublié notre promenade quotidienne.

– On doit pouvoir faire mieux.

– Les bouchées à la reine, vous aussi ? Vous ne paraissiez pas si fragile.

Pas de doute, elle était furieuse. Je décidai de m’en accommoder.

Fait remarquable, Claire était descendue avant huit heures. Il est vrai qu’elle se lassait de la compagnie de son époux, dévoué mais peu causant. Pour calmer ses douleurs, il lui fallait des mamours verbaux. Ursule lui en servit à l’étouffer : « Quelle malchance, ma pauvre chérie, comme je te plains, » etc. Jamais on n’eût imaginé que l’une venait de perdre son père et sa presque sœur, l’autre son mari et sa presque fille.

Estelle prévint avec une malicieuse ostentation les exigences de son aînée, lui apportant un coussin, ses médicaments, lui préparant une infusion. Finalement la malade préféra du chocolat pour amollir ses tartines. Consulté du regard par le vigilant Jacques, auquel ses pansements faisaient un visage de clown triste, Georges eut une moue dédramatisante. Je dois dire qu’il semblait de bonne humeur, et se contenta de m’ignorer, bien qu’il fût assis en face de moi.

La catastrophe se produisit très exactement à huit heures quarante. Je venais de calculer le temps qui me séparait de mon rendez-vous. On entendit un camion s’arrêter devant le portail, puis repartir. Quelques instants plus tard, la sonnette retentit.

Jacques alla ouvrir, et revint bientôt, un léger sourire flottant sur ses lèvres tuméfiées :

– On demande monsieur Racine.

Je me levai.

– C’est une dame, précisa Jacques tandis que je me dirigeais vers le vestibule.

Le contre-jour m’empêcha d’abord de la reconnaître. Debout sur le seuil, le soleil du matin la couronnant d’une éblouissante auréole, Nathalie dit simplement :

– Bonjour !

– Bonjour, balbutiai-je.

J’en restai là.

– Qu’y a-t-il ? Je te dérange ?

Elle s’avança d’un pas, perdant son nimbe.

– Non, non, rassure-toi. Mais je ne suis pas chez moi.

– Et alors ? Moi non plus.

– Viens, je vais te présenter.

Triple idiot ! J’avais cédé trop rapidement. Il eût fallu la décourager d’entrer, lui faire comprendre d’une manière ou d’une autre que ce n’était pas indispensable. Mais cette nuit blanche m’avait ôté toute résistance.

Déjà Nathalie pénétrait dans la salle à manger. Georges et Jacques se levèrent. Des têtes s’inclinèrent. Je lâchai du bout des lèvres :

– Je vous présente une amie.

C’était d’une élégance ! Il me sembla qu’Estelle rougissait un peu.

Nathalie alla droit vers Ursule et, lui tendant la main :

– Dans la pénible épreuve que vous traversez, permettez-moi, madame, de vous exprimer mes sincères condoléances.

– Merci, dit Ursule. Avez-vous déjeuné ?

Nathalie ouvrit de grands yeux.

– C’est-à-dire... J’ai juste bu un bol de café au lait.

– Je vous en prie, asseyez-vous. Estelle, ma chérie, une tasse pour madame... ?

– Mademoiselle Chevillard, dit Nathalie en s’asseyant.

– Tiens ! D’où êtes-vous donc ?

– De Fontvielle.

– Mais alors, vous devez être parente avec Sylvie ?

– C’est ma tante. Vous la connaissez ?

Et, à Estelle qui lui versait du café :

– Avec un peu de lait, s’il vous plaît.

– Sylvie et moi avons passé ensemble une partie de notre enfance. Comment va-t-elle ? Cela fait une éternité que je ne l’ai vue.

 

(À suivre.)

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