Le Sourire du Scribe, 7

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 7

Je répondis de bon gré aux questions des gendarmes, et leur en évitai plusieurs. En remerciement, ils ne me cachèrent pas qu’ils me considéraient comme le principal suspect après celui qu’ils s’obstinaient à appeler mon prétendu cycliste.

– Vous ne me croyez donc pas ?

– Nous ne sommes pas payés pour croire, monsieur.

Je protestai de mon innocence, douloureusement persuadé d’afficher cet air hypocrite que la sincérité seule peut donner.

– Il était presque neuf heures quand j’ai quitté Clermont. Quelqu’un en témoignera peut-être parmi le personnel du fast-food où j’ai dîné...

– Le Fast’Hoche, oui, nous savons.

Content de lui, et savourant ma stupéfaction, le gendarme ajouta :

– Monsieur Piéchaud vous y a vu. Il y dînait, lui aussi.

Cette nouvelle me remplit de joie. Quand Piéchaud, accompagné des Mouzon, était arrivé aux Sycomores, j’avais eu l’impression de connaître son visage. Je comprenais maintenant pourquoi. Mais surtout, mon alibi se trouvait confirmé.

On me détrompa : monsieur Piéchaud avait quitté trop tôt l’établissement pour que son témoignage suffît à me disculper.

Puis les deux hommes partis examiner ma voiture revinrent, et je me vis infliger une amende exorbitante, assortie d’une plaisanterie si subtile que seul un autre gendarme réussit à en sourire :

– Des pneus aussi lisses, on a envie de leur offrir une moumoute comme la vôtre.

Ils avaient quand même relevé des traces du barbu, et reconnu l’endroit de sa chute, sans pousser plus loin leurs investigations. Mais je pouvais être tranquille, ils interrogeraient la mère Lethuillier.

Devais-je leur révéler l’existence du pistolet ? Il me parut que c’était préférable, malgré la faiblesse de mon alibi. Je n’étais pas sûr de pouvoir le récupérer avant que quelqu’un tombe dessus, et les empreintes que j’y avais sans doute laissées risquaient de me nuire.

Visiblement, l’information les émut. Ils s’empressèrent de m’entraîner sur le perron, et, guidés par mes indications, fouillèrent le massif de millepertuis. J’attendais avec philosophie l’instant de la découverte, mais, à ma grande surprise, ils ne trouvèrent rien.

Le sang battant à mes tempes, je protestai plus mollement que je ne l’eusse souhaité, offris de chercher moi-même, ce qui les vexa, finis par obtenir l’autorisation de m’écorcher et de me salir à mon tour, et dus l’admettre : le pistolet avait disparu. Ma seule consolation fut que les gendarmes en étaient presque aussi troublés que moi.

Survint un journaliste, qui essuya des rebuffades sur tous les fronts avant que Mouzon, anéanti, lui lâchât des informations partiellement exactes. Il repartit joyeux, tellement plein de café qu’il fallut en refaire, à quoi je m’employai sous la surveillance paterne d’un gendarme pour qui mes cheveux longs et ma présence dans la cuisine semblaient former une puissante équation. Cet expert s’effaça mécaniquement pour laisser entrer Estelle, porteuse d’un message qu’elle me transmit d’une voix marmoréenne :

– De la part de maman : vous resterez notre hôte aussi longtemps qu’il vous plaira. Elle dit que votre présence peut nous aider à supporter l’épreuve.

Le gendarme contemplait le carrelage, comme s’il se fût attendu à y voir pousser des pissenlits.

– Vous pensez qu’elle se trompe ?

– L’avenir seul le sait.

Je cherchai une réplique spirituelle, mais déjà Estelle franchissait la porte, tandis que l’automate à moustache articulait avec une docte indulgence :

– Je serais vous, j’attendrais pas qu’elle bouille. Faut juste qu’elle frémisse.

Il montrait la casserole d’eau.

Je fermai le gaz.

 

*    *    *

 

(À suivre.)

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