Le Sourire du Scribe, 28

Publié le par Louis Racine

Le Sourire du Scribe, 28

Je me rassis, acceptant malgré moi la cigarette qu’il me tendait. Je ne fume pour ainsi dire pas.

– J’ai manqué de tact, reprit-il ; excusez-moi.

Une fumée âcre, nauséabonde, m’emplit la gorge et le nez.

– Qui êtes-vous ?

– Je préfère ne pas vous le dire pour l’instant. J’espère que cela ne vous empêchera pas de m’écouter.

– C’est ce que je fais.

– Quels sont vos rapports avec le commissaire Bouyou ?

– Pourquoi cette question ?

– Très indiscrète, je vous l’accorde. Vous êtes libre de ne pas répondre.

Je fus frappé par la tristesse et par la douceur de son regard.

– Bouyou est un camarade d’enfance. Que voulez-vous savoir de plus ?

– Ce que vous pensez de lui.

– Plutôt du bien. Et vous ?

Mon interlocuteur se raidit :

– C’est un poivrot. Pire, un salaud et un con.

Au moins, il était sincère.

– Désolé de parler ainsi de votre ami.

– Mon ami, je ne sais plus trop. Mais à quoi rime cet interrogatoire ?

– J’ai confiance en vous.

– Très honoré.

– Il n’y a pas de quoi rire. Pensez aux deux cadavres.

Ce type avait le talent de m’épouvanter.

– Je compte sur votre sensibilité et sur votre discernement. Il faut que vous m’aidiez.

– Il faut. Décidément, vous ne savez dire que ça.

– Soyez persuadé que j’aimerais mieux ne rien avoir à vous demander.

– Venez-en au fait : qu’attendez-vous de moi ?

Son visage s’illumina.

– C’est merveilleux. Vous êtes exactement tel que je n’osais l’espérer. Je voudrais avoir votre âge.

– Je ne vous trouve pas vieux.

– Je suis mort jeune.

Pourquoi cette étrange réplique me rappela-t-elle les propos de Bouyou sur sa mère ? Peu à peu, la panique le cédait en moi à une sorte de sympathie.

– C’est la providence qui vous envoie, poursuivit-il. Bouyou vous connaît, on vous fichera la paix. Et vous logez aux Sycomores.

– Plus pour longtemps.

– Mais si ! Il le faut.

Il se reprit :

– Je veux dire que ce serait préférable. Vous ne comprenez pas ?

– Que voulez-vous que je fasse là-bas ?

– Excellente question. Marchons un peu ; on étouffe ici.

J’écrasai ma gitane, et nous nous engageâmes dans une ruelle qui prenait en face de la route de Langogne. Là, nos pas faisant crisser le gravier, mon compagnon commença :

– Bien que je ne puisse encore vous les révéler, j’ai des raisons de m’intéresser à ce double meurtre, et aussi de rester dans l’ombre. Je veux tout savoir. Évidemment, ce n’est pas à moi d’enquêter. Rohon est là pour ça. Mais j’ai bien peur qu’il échoue. S’il est mieux placé que moi pour découvrir la vérité, moi, j’y suis déterminé.

– Lui aussi. Et vous oubliez Bouyou.

– Bouyou n’est pas chargé de cette affaire, que je sache. On se passera de ses services. D’autant qu’il fait partie de la famille.

– Ainsi, selon vous, c’est aux Sycomores qu’il faut chercher l’assassin.

– Disons que je ne m’interdis pas cette piste.

– Bouyou non plus, je vous assure.

– Peut-être est-il soucieux de sauver les apparences. Enfin, certaines apparences. Parce que pour ce qui est de lever le coude...

– C’est un homme malheureux.

Je m’étais senti obligé de prendre sa défense. Le grimaçant sursauta, puis, le regard dur :

– Je m’en réjouis.

 

(À suivre.)

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