Le Tube, 15B/27

Publié le par Louis Racine

Le Tube, 15B/27

 

15B. Complications

Jeudi 9 février 1989

 

Comment réagirait-il ? Virginie voulait consulter son père, mais il était au téléphone. Elle lui adressa un signe sans signification, comme elle savait faire, passa devant la réception et alla frapper chez monsieur Ravenel.

Un gémissement lui répondit, si poignant qu’elle eut un mouvement de recul. Mais elle avait confiance, son père n’était pas loin, elle entra.

– Vite, s’il vous plaît. J’ai mal.

Elle n’avait pas prévu ces complications, à tous les sens du terme. Sans refermer la porte derrière elle, elle s’approcha du lit. Orson était étendu en travers, sur le dos, comme s’il avait cherché une position moins inconfortable, ou comme si, ayant voulu se lever, il était retombé.

– Fermez la porte !

Cette brutalité, de la part d’un homme plutôt gentil, l’impressionna. Elle obéit et revint en tendant les mains devant elle sans trop savoir pourquoi.

– Je suis désolé, il n’a pas voulu.

– Quoi ? Qui ?

– Le pharmacien, il n’a pas voulu pour l’aspirine, il a dit que vous risquiez l’hémorragie, qu’il faut vous emmener à l’hôpital, on va vous commander un taxi.

– Écoute, petite... siffla Orson entre ses dents.

Puis il perdit connaissance.

Virginie ne cria pas. Elle en avait vu d’autres. Doucement, elle ressortit, alla trouver son père, qui raccrochait justement, lui expliqua.

– Tu sais quoi, Vivi ? C’est le chauffeur de la 504. L’accident de Culoz ; t’as bien lu l’article. Je sais pas ce qu’il fait là, mais l’hôpital je crois pas que ce soit une bonne idée. Ce qu’il lui faut c’est des soins privés. Tu vas courir chez Nabil. T’en fais pas, il te laissera tranquille. Dis-lui : Cardonell. Il comprendra. Dépêche-toi.

– Mais papa, il va pas mourir chez nous ? Dans ta chambre ?

– C’est pour ça qu’il faut que tu te dépêches !

 

Cardonell, Cardonell. Comment ça s’écrivait ? Aucune importance. Elle n’allait pas à l’école. C’était les vacances. Elle aurait dû les passer avec les Hacquart, au ski, mais son père avait pas voulu fermer, et il avait besoin d’elle. Et finalement c’était bien comme ça, parce que quelque chose lui disait qu’elle était en train de vivre une super aventure. Et puis, le ski avec les Hacquart ç’aurait été chiant, surtout un hiver sans neige. Ce qu’elle aimait bien c’était aller dans leur maison de campagne, elle y avait des souvenirs éblouis, cette cabane dans le grand chêne, un vrai paradis, d’ailleurs elle y avait reçu son premier baiser, et elle s’était dit (enfin, elle se l’était dit plus tard mais la sensation elle l’avait bien eue sur le coup !) que la langue du garçon c’était un peu comme le fameux serpent de la bible. Des conneries, bien sûr, mais voilà, elle avait pensé ça. Et elle se retrouva devant le club de jazz. Son père avait dit : chez Nabil. Il aurait dit : chez Courtois, ça aurait voulu dire à son hôtel. Elle connaissait le code, quand même !

Donc elle sonna, et elle attendit, longtemps, sans s’énerver, parce qu’il était que onze heures et que Nabil devait être en pyjama à regarder des cassettes porno en buvant sa soupe à la tomate (c’était son petit déjeuner à lui). Il la toucherait pas, il avait trop peur de son père, pour autant elle se trouva drôlement héroïque de débarquer chez lui toute seule, même avec une raison impérieuse et la bénédiction paternelle.

 

– Ah putain !

Frédéric Hardy se rejeta en arrière, bousculant Salomé, la stagiaire, qui faillit renverser le gobelet de café qu’elle avait eu tant de mal à transporter jusque-là. Encore heureux qu’elle n’eût pas éclaboussé le clavier du pigiste. Dans quel état se fût-il mis !

– Mais c’est quoi cet ordinateur de merde ? hurlait-il. Tout un article à recommencer.

Il ne vit pas éclore, sur la trogne d’un vieux journaliste croisant dans le secteur, une moue irrésistible. La Méduse écrivait des articles, maintenant ! Salomé posa sa main libre sur l’épaule de l’exalté, qui se calma progressivement.

– Non c’est vrai quoi mon texte a disparu !

Elle appuya sur une touche.

– Le voilà votre texte. Mmm... L’unijambiste en cavale ? Ah ! oui, l’accident de Culoz.

– Attends ! il va dérouiller le mec ! Il a intérêt à avoir une copine infirmière !

– Ce que tu peux être conventionnel, mon garçon ! dit une jeune femme en entrant.

– Salut, Solveig, dit Salomé.

 

Demain : Comme un chasseur au tir forain

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