Le Tube, 12A/27

Publié le par Louis Racine

Le Tube, 12A/27

 

12A. Axel Gjellerup

Vendredi 10 août 1990

 

Ronge, mon lapin, ronge, pensait Corine, tandis que la bestiole (un lapin, évidemment non, un rongeur, certainement) s’activait sur ses liens.

Bon, l’animal n’avait pas eu la présence d’esprit de commencer par une main ; mais, son pied droit une fois dégagé, si tant est que son providentiel auxiliaire persévérât jusque-là, Corine se faisait fort de se libérer. Elle comptait en particulier sur sa souplesse, qualité dont elle était naturellement pourvue et qu’elle avait cultivée par la pratique régulière de la danse, avant de bénéficier d’un entraînement spécifique.

Pour l’instant, elle était condamnée à l’immobilité. Même quand elle sentit la pression se relâcher brusquement autour de sa cheville, elle s’empêcha de bouger, pour ne pas faire fuir la bestiole. Mieux valait la laisser finir le travail. Elle s’interdit jusqu’au plus petit soupir de soulagement. Ce n’était pourtant pas l’envie qui lui manquait de crier de joie. Brave bâillon qui l’aidait à garder le silence ! Brave rongeur qui rongeait ! Et le copain, il ne pouvait pas venir le seconder ?

Soudain son ventre se crispa. Un bruit de pas résonna dehors, la bestiole détala, et la porte s’ouvrit.

 

Axel Gjellerup avançait vers la forme humaine allongée sur le sable, tout en cherchant des yeux un indice qui eût expliqué sa présence en un tel lieu. Du haut de sa nacelle, il n’avait repéré aucune embarcation. Il en avait déduit que le corps était celui d’un naufragé. Mais, étendu sur le dos, les pieds vers la falaise, l’homme était manifestement tombé en pleine ascension. Il avait dû vouloir escalader la paroi pour élargir son horizon. Sans doute son entreprise suivait-elle de plusieurs heures son arrivée sur l’île, car une croix plantée sur un petit tertre laissait deviner qu’il avait pris le temps d’ensevelir un compagnon.

Telles étaient les conclusions d’Axel Gjellerup. Fier de son intelligence, il continuait d’avancer. La question était maintenant de savoir si l’homme était encore en vie, et transportable.

Il était encore à cinq mètres de lui quand il vit nettement bouger les doigts de sa main droite. Quelle émotion ! Il se précipita, s’agenouilla. L’homme clignait des paupières. Il avait l’air terrorisé. Axel sentit comme un glaçon lui glisser le long du dos. L’idée lui vint que ce type était foutu. Il devait s’être brisé la colonne vertébrale, ce genre de gag.

Hello ! lança-t-il. Can you speak ?

L’autre entrouvrit les lèvres, mais, malgré de visibles efforts, qui paraissaient autant de souffrances, il ne put articuler un mot.

Sa respiration était oppressée, son pouls irrégulier et très faible. Axel sentait le désespoir le gagner, honteux d’avoir été content de lui en découvrant ce malheureux.

Du moins pourrait-il l’assister dans ses derniers moments. Il courut chercher sa bible dans la nacelle, et, étouffant un sanglot, la lui montra.

Do you want... ?

L’homme perdit connaissance.

Mort ? Pas tout à fait. Son cœur battait encore par brefs à-coups, un souffle imperceptible sortait de sa bouche et de ses narines noires de sang.

Axel se releva, désemparé. Il se demandait s’il n’allait pas devoir combattre contre la tentation d’abréger le calvaire du moribond, quand, venant de la mer, un bruit de moteur domina progressivement le grondement des vagues. Axel tourna la tête et bondit de joie. Un canot ! Il ne serait pas seul aux prises avec le problème ! Peut-être même restait-il une chance de sauver le blessé !

Il sautait sur place, agitant haut les bras. Il distinguait maintenant plusieurs hommes à bord. Eux, de leur côté, avaient forcément vu le ballon.

Ce qui se passa ensuite acheva de le prouver.

L’air fut soudain secoué d’un bruit assourdissant, tandis qu’en arrière-plan résonnait, ricochant sur la crête des vagues, celui d’une rafale de mitrailleuse.

Le ballon venait d’éclater.

Comme Axel, éberlué, regardait flamber la nacelle, il eut l’impression de recevoir un coup de poing dans la poitrine en même temps qu’un géant lui pinçait brutalement le bras. La douleur le fit chanceler, il tomba de tout son long.

Les quatre arrivants débarquèrent, tirèrent le canot sur le sable. Menés par un homme qui portait un short ridicule et vociférait ses ordres en français, deux d’entre eux allèrent droit au tertre. Ils en arrachèrent la croix et, armés de pelles, commencèrent à creuser.

Le quatrième se dirigea de son côté.

 

Demain : Vous en revoulez ?

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