Le Tube, 8A/27

Publié le par Louis Racine

Le Tube, 8A/27

 

8A. Slow mortel

Jeudi 9 août 1990

 

À travers l’entrelacs de branchages qui tenait lieu de mur, un rayon lumineux se faufila jusqu’aux paupières d’Ulysse, et le réveilla. Il crut d’abord que le jour était levé, mais reconnut la clarté de la lune. Il avait froid, et ne put se rendormir. Il sortit de la grotte.

Le sacré sablé, à peine grignoté dans sa partie inférieure, avait commencé à décliner vers l’ouest. Il devait être deux ou trois heures du matin. Un peu tôt pour le petit déjeuner, même imaginaire.

Ulysse marchait à grands pas pour se réchauffer. Rêvait d’un bon feu, d’une simple cigarette. Soufflant de la mer, une brise qui lui parut presque tiède faisait flotter ses vêtements autour de son corps chancelant. Peut-être eût-il mieux valu se recoucher ? Mais il n’avait plus sommeil, il lui fallait du mouvement, quitte à perdre une partie des forces recouvrées. Il marchait le long de la plage, sous la lune presque ronde, en direction d’une tache mauve qui devait être un amas de rochers, et chaque pas l’éloignait de la sépulture de Boivin, puisque décidément les deux hommes devaient se tourner à jamais le dos.

Les Urubus étaient les plus forts. Il l’avait toujours su. Pourquoi n’avait-il pas trahi ? Il jouirait en ce moment d’une douillette sécurité, peut-être même la seule femme qu’il eût aimée serait-elle auprès de lui – et cette présence valait tous les chagrins, tous les remords. Il leva les yeux vers la lune. Corine ! articula-t-il, étonné par le doux éclat de sa propre voix virevoltant dans la nuit comme un papillon d’argent.

Corine avait bien failli le détourner définitivement des Apolliniens. Sans la vigilance de Pujol, sans la perversité de Nabil, sans, surtout, l’inconscience de Charpot, il nagerait aujourd’hui dans le bonheur. Et, brassant l’air tout en marchant, Ulysse ne savait si c’était au souvenir des soirées du Soleil d’Assouan ou dans l’espoir halluciné d’étreindre à nouveau cette femme qui s’était donnée à lui une nuit d’été, sous la pleine lune, dans une clairière du Vercors.

Arrivé au pied des rochers, il se sentit suffisamment valide pour en entreprendre l’ascension. Il ne lui fallut que quelques minutes pour atteindre le sommet de cette espèce de promontoire, ce qui eût été plus utile de jour. Mais, soit il espérait apercevoir une lueur dans les ténèbres, soit l’impatience l’emportait sur sa raison.

Flageolant sur ses jambes, il fouillait la nuit du regard à la clarté douteuse de la lune. Vers le large, rien. Vers l’intérieur des terres, non plus. Cet exercice nocturne ne lui avait été d’aucun profit. Il n’avait plus qu’à redescendre.

À peine se fut-il rétabli sur la première corniche en contrebas qu’il fut pris de vertige. La poitrine plaquée contre la paroi, il crut basculer en arrière, écarta les bras pour chercher de meilleures prises, en trouva de moins bonnes, tout son corps se raidit. Plus il se collait à la roche, plus fortement elle le repoussait vers le vide, tandis que son dos se liquéfiait en sueur glacée. Il tenta de se rassurer, et d’abord de comprendre. Pas mangé, pas bu depuis si longtemps. Faiblesse toute naturelle. Garder mon sang-froid, respirer profondément. Lutter contre l’illusion de la chute, l’illusion de la chute, de la chute. Il dansait maintenant avec la paroi. Elle le serrait, se frottait. Slow mortel. Corine ! Le ciel tournoyait de plus en plus haut, de plus en plus loin. Je tombe dans un puits. Je tombe, je tombe. Le fond, par pitié, où est le fond ?

 

– Je sais où, dit Fromager.

Il avait prononcé ces trois mots aussi posément que possible, mais ses yeux exorbités dans sa face écarlate trahissaient une violente agitation intérieure. Un long silence suivit cet eurêka. Eût-il eu des auditeurs qu’il n’eût rencontré aucun écho. L’expression courroucée du colonel et l’extrême tension de l’air à ce moment précis commandaient autant de réserve qu’à Grégoire Pujol sa toute récente condition de cadavre.

Fromager laissa quelque temps son regard errer sur le corps supplicié, sur ce visage taché de son, ce museau pointu de renard, aux babines retroussées par la douleur. Puis il sortit de la cabine et appela Stepowski.

– Mon colonel ?

– Balance-moi cette charogne à la flotte. Sans oublier de la lester, cette fois. Et puis tu aéreras la cabine, ce sera la tienne.

 

Demain : Une chambre très fréquentée

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