Le Tube, 13A/27

Publié le par Louis Racine

Le Tube, 13A/27

 

13A. Drame en trois actes

Vendredi 10 août 1990

 

La porte donnait au sud et le soleil frappa Corine en plein visage.

Sur le seuil se tenait Auvigne, les pouces dans la ceinture de son bermuda. Voyant qu’en avançant il projetait son ombre sur les yeux de la prisonnière, il fit un pas de côté. Elle ne put réprimer un clignement des paupières. On est peu de chose.

Corine tremblait intérieurement que l’ennemi ne remarquât sa cheville déliée, mais, soit qu’il fût fasciné par cette nudité qui se présentait à lui, soit que le changement ne fût pas immédiatement visible – peut-être parce que trop partiel –, Auvigne ne manifesta aucune surprise. Immobile, il la regardait, s’attardant sur les régions les plus intimes de ce corps livré à sa lubricité, veillant soigneusement à ce que le soleil continuât d’aveugler sa proie.

Amis rongeurs, ne pourriez-vous sauter sur ce salopard et d’un coup de vos fines incisives lui trancher une artère ? pensait Corine. Auvigne parut l’avoir devinée :

– Voilà que je m’interroge, ma mignonne, dit-il. Je me demande à qui tu peux faire appel en ce moment dans ta petite tête. Qui c’est qui va venir te sauver, hein ? Personne, bien sûr. Alors c’est peut-être ça que tu te dis : tu n’as aucun moyen de t’en sortir, aucun. Ça doit être atroce, ça.

Il avança le long de la table, et s’arrêta à la hauteur de son entrejambe.

– Mais je ne suis pas venu t’embêter, non non non. Les misères c’est pour plus tard, et puis je ne voudrais pas priver les autres. Je suis venu te câliner, te dorloter. C’est dommage que tu ne puisses pas regarder derrière toi, tu verrais tous les beaux jouets qu’il y a là et que je vais pouvoir employer pour que mes caresses soient plus marquantes ; psychologiquement, hein : pas de traces, non non non. Oh ! les charmants joujoux ! Tu n’as qu’à les imaginer. C’est merveilleux, l’imagination.

Si tu pouvais fermer ta gueule, pensait Corine. En plus, tu pues la choucroute.

Cependant, quelque chose dans le ton l’intriguait ; son bourreau lui parut un peu moins redoutable, un peu moins inhumain. Elle s’y attendait si peu qu’elle eut une espèce de grognement. Elle se le reprocha aussitôt.

– Quoi ? Tu fais ta méchante ? Oh ! je comprends ; tu as peur pour tes jolis nichons.

Et, moitié riant, moitié pleurant, il vautra sa tête sur son ventre et remonta jusqu’à ses seins, qu’il entreprit de téter avec gloutonnerie.

Corine savait exactement quoi faire.

D’abord, elle rassembla son énergie dans sa jambe droite ; puis, d’une seule détente, elle fit sauter les liens en partie rongés. La table eut un léger soubresaut, mais l’autre cinglé, tout entier absorbé par son activité, ne remarqua rien.

Elle reprit son souffle et ses forces, autant que le lui permettaient son bâillon et l’abjecte créature qui lui labourait les chairs de ses lèvres baveuses.

Restait à jouer le coup décisif.

Pour qu’il réussît, il ne fallait pas seulement beaucoup de puissance, de rapidité et de précision. Il fallait aussi de la chance.

Corine convoqua cette fois toute son énergie dans son genou droit, dont elle heurta le crâne du taré avec une telle violence qu’elle vit des étoiles et pensa s’évanouir. Mais c’est lui qui, dans un craquement, s’écroula. D’un mouvement de la cuisse, Corine le repoussa. Fin du deuxième acte.

Le troisième requérait une grande technicité. De nouveau, la jeune femme se concentra. Quand elle se sentit prête, elle lança sa jambe libre de telle manière qu’elle fit basculer la table sur le côté, celui de l’immondice, qui reçut ainsi le coup de grâce tout en amortissant sa chute, notamment au niveau de son poignet droit toujours captif. Puis, se déplaçant du mieux qu’elle pouvait ainsi entravée, elle chercha dans la remise heureusement éclairée par la porte restée ouverte l’outil qu’il lui fallait. Enfin elle saisit entre ses orteils une hachette dont elle coinça le manche entre la porte et la feuillure, au-dessus d’un gond, et, en moins d’une minute, sans presque se blesser, elle libéra son poignet droit. Enfin ! elle put se débarrasser de son bâillon. Défaire ses autres liens ne lui demanda que quelques secondes. Debout sur le seuil, face aux montagnes, elle s’étira dans le soleil, libre et nue.

Elle ne trouva rien pour s’habiller dans la remise, pas même un vieux sac. En revanche, la cuve aux émanations nauséabondes révéla son contenu. Des têtes humaines baignant dans leur jus.

Fuir ! Corine attrapa la hachette ainsi qu’une longue perche qu’elle tailla en pointe et, toujours nue mais armée, s’éloigna de la remise, en restant sous le couvert des arbres.

Comme elle atteignait l’agora, un bruit de moteur lui parvint, grandit peu à peu, cessa. La Jeep ? Non. Elle s’avança vers une trouée dans les buissons. C’était une Panda 4×4. Elle venait de se garer devant le chalet en contrebas.

 

Demain : Le parfum de la femme en blanc

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