Le Tube, 21A/27

Publié le par Louis Racine

Le Tube, 21A/27

 

21A. Jouer la montre

Vendredi 10 août 1990

 

Jaime Gutiérrez arpentait nerveusement la passerelle. Il venait à nouveau de changer d’avis, et le Pride of Kotzebue faisait route vers l’îlot d’où Fromager et la bande n’étaient toujours pas revenus. Il l’atteindrait dans la demi-heure.

Sur le pont, les Urubus s’entraînaient. Exercices de tir, d’assouplissement et de corps à corps. Le colonel eût apprécié. Peut-être moins s’il eût su ce qui se mijotait.

En repensant à la façon dont il les avait convaincus de la trahison de leur chef, Jaime éprouva une joie sauvage. Il avait été simplement génial. Il s’était douté que les Apolliniens avaient un stock d’explosifs. Le trouver, bricoler un semblant de bombe lui prit à peine deux heures. C’était suffisant pour berner ces idiots : voyez, le colonel est parti avec sa garde rapprochée. Ils vont rejoindre Pinault et s’enfuir en ballon tandis que nous sauterons avec le bateau. C’est ça que vous voulez ?

Dans un premier temps, il avait choisi de changer de cap et d’abandonner Fromager et la clique sur l’île. À supposer que le ballon réduisît l’écart (ce qui était plus que douteux), on pourrait toujours l’abattre. Puis il avait mis en panne et décidé d’attendre leur retour pour les éliminer, sans répondre aux appels. Mais exciter leur méfiance n’était pas une bonne idée. Finalement il avait repris la direction de l’île, en accélérant l’allure pour combler son retard.

Ses jumelles braquées sur l’horizon, il commençait d’apercevoir le promontoire. Mais plus la moindre trace du ballon. Il se dit qu’il avait dû être détruit. Tant mieux.

Le rivage était encore trop loin pour qu’il y distinguât quoi que ce fût, d’autant plus que les tremblements de l’air brouillaient l’image. Il tenta de contacter le colonel par talkie-walkie, mais la liaison paraissait impossible. Ce n’était pourtant pas une question de portée.

Bon, dans quelques minutes il enverrait six Urubus se rendre compte, dans l’autre Zodiac, avec l’autre mitrailleuse. Personne ne pouvait leur échapper, à eux.

 

Axel avait perdu ses jumelles, détruites dans l’attaque. En dépit de son excellente vue, il ne put déterminer si le bateau se dirigeait de son côté ni s’il avait mis une embarcation à la mer. Ce qui était probable, c’est que lui-même restait invisible à cette distance. En tout cas il n’y avait pas à hésiter.

Il attacha son bras, devenu une gêne inutile, et susceptible de s’abîmer davantage, et courut au canot, qu’il traîna, mitrailleuse comprise, sur le sable, remontant centimètre par centimètre jusqu’à la paroi rocheuse, effaçant au fur et à mesure ses traces, surveillant constamment l’horizon, où de toute évidence la tache du bateau grossissait peu à peu. Vingt fois il tomba, se releva. À bout de souffle, le cœur cognant à tout rompre, il finit par atteindre l’entrée de la caverne. Il y fit entrer le Zodiac, qui en occupait toute la superficie, s’installa à bord et braqua la mitrailleuse sur la mer, à travers le rideau de branchages. Suffisait-il à le camoufler ? Éclairé par le soleil, l’avant du canot devait se voir de loin. Il le recouvrit de terre et de feuillage, mais n’eut pas le temps d’évaluer le résultat, car il distingua sur le miroir des flots, en avant du bateau, dont la silhouette avait continué à grandir, un point orange nimbé d’un halo d’écume. Un second Zodiac fonçait vers l’île.

L’avait-on aperçu ? Il le saurait bientôt. Il bondit dans sa casemate de fortune, se tapit derrière la mitrailleuse et attendit. La tête lui tournait, il s’était mis à grelotter, il porta sa main libre à son front et le trouva brûlant. Mais ce n’était pas le moment de flancher.

Dans son champ de vision, sur la gauche, s’élevait une étrange construction, la hutte d’Ulysse. C’était pour lui aussi qu’il s’était donné tout ce mal, pour lui aussi qu’il devait réussir. À supposer qu’il ne fût pas déjà mort.

Et lui ? Sans le souvenir de la femme de sa vie, il n’eût pas trouvé la force de résister.

Il l’eût rejointe ?

Il lui envoya une pensée vibrante de reconnaissance.

Puis il pria.

Il priait encore quand le Zodiac toucha le rivage.

 

– Sabrina ?

La jeune femme en fut toute remuée. La petite dame évanouie avait ouvert les yeux et, en la voyant, avait prononcé son prénom.

– Vous me connaissez ?

Sans répondre, elle se souleva sur un coude, contempla un bref instant la scène, et dit :

– Aidez-moi à sortir d’ici.

Les cris montant de la cave s’étaient encore amplifiés.

 

Demain : Un humoriste

Publié dans Le Tube

Commenter cet article